Fort Elément

Le Jouage

Génome 500  |  2012
7 / 10
par Aurélien  |  le 17 septembre 2012

Le Jouage, c'est un peu le MC dont l'excentricité compense sans mal la rareté: rimeur occasionnel, flow OVNI et punchlines d'une autre dimension... le luron a brillé dans un paquet de projets de groupe particulièrement assassins, tel le Klub des 7 ou le cultissime Gravité Zero. En solo par contre, sans dire que c'est le néant (une mixtape et un EP introuvable à se mettre sous la dent), le natif du Val de Marne s'est toujours montré avare en sorties. Jusqu'à ce premier véritable album, Fort Elément, qui a soigneusement esquivé les effets d'annonce mais qui n'en demeure pas moins solide comme un roc. Portrait d'une bizarrerie qui s'est bien faite attendre.

Il aime les placements risqués, notre Jouagie national, et il le revendique dès le premier titre. Déconcertant d'unicité avec sa production ténébreuse et ses égotrips extraterrestres, Fort Elément ne souffre aucune comparaison avec les antécédents du rappeur et dévoile un délire particulièrement rafraîchissant pour peu que l'on ne soit pas insensible à son charisme ravageur. Bien monté, carré de forme, et parfois frontal tout en faisant en sorte de varier les plaisirs, ce premier essai concentre tous les arguments du bon acteur porno avec sa plume délirante et son style d'un autre monde. Un style parfaitement complété par une belle brochette d'invités – Grems, Cyanure, James Delleck ou encore Greg Frite – qui livre des prestations impeccables au beau milieu de cet ensemble joliment crâmé du cervelet.

Mais à trop se jouer du risque, c'est sa tendance éhontée au dirty talk tue-l'amour qui sépare Fort Elément du bon coup parfait, et certains refrains fort horripilants ou quelques fautes de goût – le sample de Queen dans ''Jouage To Be'' par exemple – auront tendance à faire pencher vers le négatif un album au bon goût de reviens-y. Certes, la persévérance aura souvent raison de notre gêne, mais aussi doué et inimitable puisse être le Jouage, accumuler les casquettes de producteur et de MC sur sa chevelure crépue semble ne pas lui réussir à tous les coups. Au contraire, on le sent parfois bifurquer de sa ligne directrice et perdre en consistance. Plutôt dommage donc.

Qu'on l'aime ou qu'on le déteste, Jouagie va surprendre, c'est une certitude: pas franchement le genre de ''MC sirop'' qui n'arrive à exister qu'en se diluant dans des projets de groupe, le bougre montre qu'il a plus d'un tour dans son sac et qu'il arrive à être aussi incisif seul qu'accompagné. C'est son expérience des thérapies de groupe qui semble toutefois le perdre dans son fantastique délire, manquant parfois d'esthétique ou de percutant, bien qu'il manque peu de chose pour faire de ce premier album le carton escompté. Au lieu de ça, il faudra se contenter d'une charmante curiosité, bien en chair, avec un énorme capital sympathie et des moments de bravoure vertigineux. C'est déjà pas si mal.