Flower of Devotion

Dehd

Rough Trade  |  2020
7 / 10
par Pierre  |  le 23 septembre 2020

S’il y a bien quelque chose de proprement insupportable dans la saison estivale, c’est cette espèce de dévouement tacite, presque religieux, à la mollesse et à l’indolence. Car en dehors des indéniables opportunités de reproduction qu’offre chaque élévation du mercure pour quiconque a pris la peine de rentrer le ventre sur la plage, l’été n’est rien d'autre que la saison au cours de laquelle on se gargarise de sa propre médiocrité, où l'on s’enorgueillit d’être parvenu à lire 30 pages du dernier Marc Lévy au point d’inonder Instagram de son érudition. Symptômatique de ce grand concert de liquides corporels et de lymphatisme qu’est la saison estivale, le « tube de l’été » est à placer juste entre la peine de mort et la Manzana sur l’échelle des turpitudes humaines. Heureusement que dans ce grand complot s'attaquant à la vie intelligente s’élèvent quelques voix pour faire sursauter l’encéphalogramme, et prouver qu’ataraxie ne rime pas nécessairement avec lobotomie. 

Parmi ces grands perturbateurs de la torpeur totalitaire, on peut dire que Dehd nous a asséné un joli tacle, et ne s’est pas privé de contredire toute cette belle introduction qu’il a pourtant bien fallu écrire. Car derrière ce nom de groupe dont on n’avait très honnêtement jamais entendu parler, se cache un album d’une grande acuité émotionnelle, qui parvient à encapsuler tout le paradoxe estival, entre langueur et vitalité. Flower Of Devotion est en effet sans cesse tiraillé entre sa sensibilité et sa nonchalance, et dévoile un groupe dont les influences garage et surf se retrouvent diluées dans la reverb et une esthétique presque shoegaze, et dont chaque mélodie n’est vivace que parce qu’elle exalte la langueur et la tempérance.

Il faut pourtant quelques écoutes pour percer l’apparente monotonie de ce Flower Of Devotion, et y déceler un talent d’écriture évident, capable de mélancolie ("Moonlight") comme d’une grande candeur ("Haha"), et dont la seule ligne directrice semble finalement être l’enthousiasme. Un enthousiasme de façade générateur de compositions solaires donc, à l’image d’un "Loner" ou d’un "Nobody", toujours pondérées par une envie de traîner des pieds sous un soleil de plomb et de développer un meilleur mélanome que son voisin de serviette. Tout au sein de ce deuxième album s’épanouit alors dans une légèreté trompeuse, qui s’avère pourtant hantée par une grande profondeur sentimentale et une noirceur palpables d’un bout à l’autre.  

C’est en fin de compte toute la schizophrénie estivale qui se retrouve captée par un Flower Of Devotion qui prouve qu’il n’est pas nécéssaire de laisser son cerveau au bureau pour apprécier l’engourdissement des vacances, qu’une météo clémente n’induit pas obligatoirement de bons sentiments, et que se prélasser n’équivaut pas à s’abrutir. Dehd parvient ainsi à instaurer un peu de subtilité et d’élégance dans une saison pervertie par l’inertie, et à nous faire remarquer qu’il n’est pas indispensable d’écouter Wejdene et de se farcir Ta deuxième vie commence quand tu comprends que tu n’en as qu’une pour profiter d’un repos bien mérité. Car ce n’est pas parce que le soleil brille et que les oiseaux chantent que nous devons oublier que nous allons, finalement, tous crever.