Fires in Heaven

SALEM

Not On Label  |  2020
5 / 10
par Noé  |  le 22 novembre 2020

Certaines absences sont plus simples à vivre que d’autres. S’il apparaît plus facile de s’habituer à l’absence d’un collègue bavard à la machine à café ou celle d’une tante raciste en repas de famille, le manque de nouvelles de certains proches peut parfois occuper l’esprit plus que de raison. Sans pouvoir réellement expliquer pourquoi, il arrive pourtant que les chemins se séparent et que la distance ou le train-train quotidien triomphe sur l’envie de se revoir. Un soir de septembre, au détour d’un rayon de supermarché après des années sans nouvelles, vous tombez nez à nez avec cette vieille connaissance. Passées les trois premières minutes de flottement est les formalités d’usage, une question vous taraude à la vision de son caddie remplit de saucisse de Strasbourg bon marché et de gouda hollandais : a-t-on encore vraiment des choses à se dire ? À l’annonce de leur deuxième album, SALEM se présente plus que jamais comme ce copain d’université qui refait surface, sans crier gare, après plus de dix années de mutisme.

Dix ans auparavant, le trio avait réussi l’exploit de mettre son bled de Traverse City sur la carte en proposant King Knights, un premier album mélancolique aux touches shoegaze, navigant entre expérimentations électroniques et envolées lyriques vocodées. À l’époque déjà, le groupe brouille les pistes et intrigue dans sa capacité à ne pas s’enfermer dans un genre musical. Aussi inspiré par Nine Inch Nails que par DJ Screw, le groupe empreinte certains codes propres au métal ou à la noise sans que son esthétique globale embrasse un genre défini. Impalpable, la musique de SALEM explose les barricades, les émotions et les normes. Nous sommes en 2010, l’économie mondiale contemple les dégâts causés par la crise des subprimes et son impact sur des millions de foyers américains. La sortie de King Knight se fait alors le témoin de cette période et le relais de cette Amérique laissée à l’abandon. Dix années plus tard, l'annonce de Fires in Heaven en pleine crise politico-socialo-pandémico-économique n’a rien de l’accident. On se prend alors à rêver d’un nouveau tour de force. 

Ce retour soudain ne pouvait toutefois pas se faire sans une légère ombre au tableau. Depuis quelques années, le trio s’est séparé de l’un de ses membres fondateurs: Heather Marlatt, claviériste et chanteuse ne fait malheureusement plus partie du voyage. Si la composition d’équipe a quelque peu évolué, l’introduction « Capulet » nous rassure toutefois sur le fond de jeu proposé par John Holland et Jack Donoghue. Sur un sample de « Dance of the Knights » de Prokovief, la voix rocailleuse de Donoghue campe rapidement l’atmosphère  en assenant  « Money came along problems / Shit got me like hell naw / Ask me what I'm doing with my life, ain’t shit to tell ya’ll ». Le ton est donné. On retrouve alors la patte du groupe et sa capacité à jongler habilement entre dissonances et mélodies enivrantes. Sur « Not Much of a Life », un sample de voix modulées vient se répéter inlassablement sur des nappes de synthétiseur insouciantes et clôturer l’album sur un « It’s not much of a life you’re living ». Une maîtrise du contre-pied mise en valeur par des choix de textures judicieux, mais aussi par un travail de mix et de mastering, orchestré respectivement par Shlomo et Mike Dean. Bien entourée, la musique du groupe gagne en justesse et en précision sans pour autant muter totalement. Les paroles et les images semblent plus que jamais en phase avec les productions, et le cahier des charges d’un album de SALEM apparaît globalement rempli. 

Pour autant, l’écoute de Fires in Heaven laisse un goût d’inachevé. Sans vraiment pouvoir expliquer pourquoi, la musique de SALEM apparaît moins novatrice qu'à ses débuts. On explique en partie ce manque d’engouement par la longue absence suscitée par le duo, mais aussi par l’héritage musical laissé à une génération d’artiste bien décidé à se l’approprier. Difficile de ne pas faire un lien entre le son de SALEM et la vague d’emo-rap qui voit le jour au début des années 2012. Les sonorités développées par des artistes comme Yung Lean ou Bones attestent de l’existence de cette filiation, mais aussi de leur capacité à réécrire cette grammaire du spleen un temps développée par le groupe. La nouvelle partition de Holland et Donoghue n’a rien de foncièrement fausse, disons plutôt qu’elle a déjà été jouée durant leur absence et peut-être de plus belle manière. 

En amitié comme en musique, une décennie peut parfois saper les fondations d’une relation solide. Alors, si le destin ne vous a pas permis de recroiser cette vieille connaissance de fac, dites-vous simplement qu’il vous épargne une longue conversation sur la météo et la situation sanitaire actuelle, cela devrait vous aider à relativiser.