Finding Gabriel

Brad Mehldau

Nonesuch Records  |  2019
7 / 10
par Émile  |  le 7 juin 2019

Tout le monde – nous y compris – pète un câble sur la vague anglaise depuis deux ans, mais il faut bien dire que le jazz n’a pas attendu 2017 pour exploser son horizon esthétique. Et dans ce contexte, Brad Mehldau a tout sauf d’un puriste. Au-delà de ses pianos solos et de son duo d’anthologie avec Joshua Redman, l’Américain est le genre de musicien capable de reprendre Radiohead, de pondre un disque hommage à Bach aussi bien qu’un chef-d’oeuvre de jazz électronique, comme l’a montré son duo avec Mark Guiliana, de retour sur cet album. Et dans le miracle de cette discographie dans laquelle il est difficile de s’y retrouver, voilà que le pianiste revient avec un album aussi synthétique qu’explosif.

De l’extérieur, il a quelque chose d’étonnant puisque le titre de l’album, Finding Gabriel, et de plusieurs morceaux laisse entendre que Mehldau serait capable de pondre un de ces disques de jazz oriental-klezmer qu’on ne compte plus et qui constituent un genre plus proche de la course après sa queue que du vrai voyage à la découverte de la spiritualité judaïque. Si les thèmes parcourent parfois effectivement des nuances rappelant fortement la musique juive, on sent immédiatement que le projet de l’album ne se situe pas là. Comme une référence si lointaine qu’elle relèverait presque de la science-fiction, la quête de l’ange Gabriel n’a ici sa place que comme motif métaphorique de la communion.

Dans cet esprit, les choeurs prennent une place encore inédite dans le travail de Mehldau. Présents dès les premières secondes de l’album, ils vont offrir à la musique du pianiste l’illusion temporaire d’un collectif humain autour duquel une paix peut s’établir. Le chant religieux devient cette issue loin d’une époque inquiétante, comme le montre le dialogue du morceau « The Prophet Is A Fool ». « - They’re getting closer. - I know. - What should we do ? - Let’s get out of there, let’s run for the hills. » Brad Mehldau ne nous fait toutefois pas le coup du quinquagénaire effrayé qui trouve refuge dans la religion et le passéisme. Bien au contraire, les montagnes vers lesquelles il faut courir sont celles de la nouveauté.

Car au-delà de cette présence chorale, Finding Gabriel trouve davantage sa raison d’être dans l’idée de recherche que dans celle d’une quête de tradition. La présence de Mark Guiliana rappelle les grandes heures de Taming The Dragon et Mehldau a définitivement pris à son compte le concept de jazz électronique. L’évolution du morceau « Proverb Of Ashes » en est la marque la plus symptomatique. C’est cette navigation entre le piano, le Rhodes et l’analogique qui nous fait dire que l’album a quelque chose de synthétique. Pas dans la mesure où il serait un bilan de ce à quoi ressemble la musique de Mehldau depuis des années, mais bien plutôt dans la mesure où il serait un patchwork des marques les plus inventives qu’il a laissées sur le jazz contemporain. De la référence directe à Bach à celle plus discrète à la mélodie française, de la techno à la bass music, de la chanson à la musique religieuse, tout ce qui n’est jazz le devient ici, comme par miracle, faisant de la recherche musicale elle-même cette quête dans laquelle la communion humaine pourrait avoir lieu.

Se hissant par la corde de la tradition vers un jazz futuriste sans jamais être racoleur, Brad Mehldau livre avec Finding Gabriel le résultat d’un de ses plus beaux espaces de jeux, avec la technique du maître et la créativité de l’enfant.