FEET OF CLAY

Earl Sweatshirt

Tan Cressida  |  2019
7 / 10
par Ludo  |  le 12 novembre 2019

Un soir de février 2011, sur le plateau du Late Night Show with Jimmy Fallon, deux inconnus du nom de Tyler, The Creator et Hodgy Beats ont changé le cours du rap en quatre minutes seulement - quant à Mos Def, il a donné un sacré coup de boost à l'utilisation du mot "swag" par les blancs qui n'écoutent pas de rap. Tout est là, et on ne va pas revenir sur l'influence de cette prestation dans les années qui ont suivi, mais une chose est sûre : à l'époque les majors ont toutes voulu leur part du gâteau. Au final, c'est Sony Music et sa filiale Columbia qui ont décroché la timbale.

Enfin, tous au sein du crew n'avaient pas la vista de Tyler ou la persévérance de Syd The Kid (pour rappel la voix de The Internet a commencé comme DJ pour tous ces mecs), mais ces seules réussites valaient de miser sur la troupe dans son intégralité. Car derrière, les espoirs déçus (Hodgy Beats et Domo Genesis) n'ont pas manqué, quand des personnalités trop uniques pour parvenir à exister dans le carcan d'un major ont préféré prendre la poudre d'escampette. Ce fut vite le cas de Frank Ocean, et c'est aujourd'hui à Earl Sweatshirt d'être enfin libéré de son deal avec Columbia. Et il nous le fait savoir en sortant un EP qui confirme son statut d'icône la plus insondable de l'actuel star system rap.

Quel plaisir de laisser bercer par le flow traînant de Thebe Kgositsile, de l'entendre plus off beat que jamais se livrer de manière touchante sur son âge, la maturité qu’il est censé afficher, les relations tumultueuses avec sa famille, son rejet de l’industrie musicale ou l'alcool comme impossible thérapie. Et au vu de sa propension à compresser un maximum le propos sur FEET OF CLAY, il est aisé de repérer dans son hypnotique logorrhée de grands moments de lucide poésie - « I wait to be the light shimmering from a star / Cognitive dissonance shattered and the necessary venom restored » sur « East » ou « Piscean just like my father, still got bones to pick out / For now let's salt the rims and pour a drink out » sur « MTOMB ». Les saillies sont denses et concises, et malgré la brièveté du projet, plusieurs écoutes ne seront certainement pas de trop pour dénicher les pépites soigneusement enfouies dans ces productions vaporeuses et parfois dissonantes (celle d’« East » n’aurait pas fait tache dans un épisode de Courage The Cowardly Dog ou Ed Edd Eddy) concoctées pour la plupart par notre serviteur.

FEET OF CLAY est certes un projet qui célèbre l'aisance et l'agilité de Earl Sweatshirt au micro, mais les quelques chanceux qui ont l'honneur d'un guest spot en disent long sur la philosophie qui l'anime depuis quelques années. On pense ici à la présence  évidente du rappeur haïtien Mach-Hommy sur « 4N », son BFF dont l'influence mutuelle semble évidente pour qui écoute les projets de deux MCs. Mais mentionnons surtout la prestation étincelante du jeune MAVI qu’on pourrait presque confondre avec Earl tant leurs flows se confondent - une conviction encore renforcée sur le très bon Let The Sun Talk de ce dernier, qui ne bénéficiera malheureusement pas du même éclairage médiatique malgré un talent prodigieux.

Assurément, FEET OF CLAY ne doit pas être vu comme l'épilogue à l’excellent Some Rap Songs sorti l’année passée. Le fait que les différents morceaux s’enchainent moins naturellement nous laisse penser que nous avons ici plutôt affaire au journal de bord d’un proche qu’on apprécie mais qu’on voit trop rarement. Plus spontanée et plus libre, cette compilation de courtes vignettes est une excellente porte d’entrée dans ce rap sans refrains pour adulescents en proie à la dépression que le rappeur façonne discrètement depuis plusieurs années. Il ne faut pas y voir une forme de reniement du passé mais bien la volonté inaltérable de tracer sa voie malgré les emmerdes ou les contraintes - et on sait qu'elles ont été nombreuses dans son cas. Une trajectoire improbable, inattendue surtout, mais qui n'empêche pas de faire de lui l'un des plus grands rappeurs de sa génération.

Le goût des autres :