Everything Tasteful

Lala &ce

&ce Recless  |  2021
7 / 10
par Noé  |  le 10 février 2021

En 1992, le théoricien des médias Neil Postman publie Technopoly, un ouvrage dans lequel l’auteur présente la technopoly comme une époque marquée par un surplus considérable d’informations générées par les nouvelles technologies. Pour l’auteur, cette surcharge impose la multiplication de nouveaux outils technologiques pour la contrôler et ainsi optimiser le temps libre dégagé par ces innovations. Le temps doit ainsi être consommé, commercialisé, mis à profit. Il est alors inconcevable que la force de travail puisse subir le moindre ralentissement. Qu’il soit généré par le chargement d’une page internet, d’un paiement à la caisse ou simplement par le visionnage d’un discours de Valery Giscard D’Estaing. À une époque où lever le pied est perçu comme une perte de temps, la sortie du nouvel album de Lala &ce tombe à point nommer et se positionne plus que jamais comme une ode à la lenteur. Prendre le temps. C’est justement l’un des mantras que Lala &ce s’est imposé depuis le début de sa jeune carrière. Dans un monde au ralenti, c’est à pas comptés que son univers de se construit. Posément.

Originaire de Lyon, la rappeuse apparaît sur les radars du rap francophone début 2016 au côté de la nébuleuse 667 où elle sévit notamment sur la première compilation d’un certain Freeze Corleone. Mais c’est surtout auprès de Dj Screw que les influences de la rappeuse prennent racine. Célèbre DJ de Houston, et père fondateur du chop and screwed, Robert Earl Davis gagne ses lettres de noblesse en mettant au point une technique de mix visant à ralentir la vitesse de lecture initiale d’un morceau pour accoucher d’une version hachée, mais identifiable, oscillant entre 60 et 70 BPM. Si cette esthétique voit le jour au milieu des années 90, son aura dépasse les frontières du Texas et, quelques décennies plus tard, accompagne la consommation de lean, boisson violette codéinée procurant cette même sensation de ralentissement. De cette prise de médication découle une élocution brumeuse parfois même à la limite de l’audible. Sur « Dodo W&ve », premier single de son nouvel album, Lala entonne d’ailleurs « Ça fait, whole lotta lean in my cup, tu connais, j'me connecte ». La prise de drogue permet à la rappeuse de temporiser pour mieux entrer en symbiose avec la production vaporeuse de Rolla. Ralentir pour mieux accélérer. C’est sous breuvage que Lala se sent plus  que jamais en contrôle et sur « Nytro » de demander à Pucci Jr, son acolyte de ride : « Appuie sur la pédale, moi je conduis fonce', fuck un cop, vroom, vroom, j’accélère ». 

Le son avant les mots. C’est un autre mantra que la rappeuse se répète inlassablement quitte à ce qu’il interfère parfois sur la compréhension de ses paroles. Toutefois, si beaucoup on pu reprocher sa diction nonchalante, la direction artistique d’Everything Tasteful voit Lala de travailler davantage son élocution et mettre en mot ses histoires de cul/coeur, une thématique omniprésente dans l’univers de la rappeuse. « Show Me Love » témoigne d’ailleurs de cette volonté et voit Lala de déclamer sa flamme sur une instrumentale aux influences R&B terriblement efficace. Car c’est aussi dans la diversité des productions que l'artiste fait de cet album une proposition plus aboutie que la précédente. Avec un producteur par track et une liste d’invités longuement réfléchie, l’éventail musical est plus diversifié, mais paradoxalement plus cohérent. On retrouve ainsi certains ses collaborateurs habituels (Mookice, Bamao Yendé, rad cartier), mais aussi la présence du producteur américain Chase The Money (J.Cole, E40, Valee, G Herbo) ou encore du rappeur anglais Lancey Foux.

« Nul ne peut retenir le temps, pour l’amour, il s’arrête parfois ». Si cette phrase ne sort pas d’Everything Tasteful, mais de la tête de Pearl Buck, première femme lauréate du Pulitzer, ses mots croisent deux thèmes chers à Lala &ce et résument parfaitement le rapport charnel et temporel qu’elle entretient avec la musique. Avec Everything Tasteful, Lala &ce nous offre un break salutaire et nous rappelle surtout l’importance de prendre le temps d’aimer et de se faire aimer.