Doris

Earl Sweatshirt

Columbia  |  2013
9 / 10
par Aurélien  |  le 5 septembre 2013

La sortie de maison de redressement d'Earl Sweatshirt aura été idéale: il renoue avec un public plus excité que jamais à l’idée d’entendre la suite de son mini-album Earl, et surtout il retrouve son crew Odd Future mieux entouré que jamais, profitant d’un buzz démentiel. Tous les éléments étaient donc réunis pour promettre à son premier véritable LP Doris une unanimité critique bien méritée et appuyée par l’impeccable facture des singles qui ont précédé sa sortie, à l’exacte croisée du dernier opus de son frère d’armes Tyler, The Creator et de la golden era du Wu-Tang Clan. Alors Doris, dis-nous tout: finalement, es-tu l’album rap de l’année que tu prétends être ?

Ce qui est sûr en tout cas, c’est que cette canaille d’Earl en a gros sur la patate. Et il le prouve dès l’ouverture, longues nappes froides et flows caverneux à l’appui: diable insolent mais fragile, le MC de 19 ans porte son passé et sa rapide célébrité comme autant de fardeaux que Doris aura la lourde tâche d’exorciser sans tomber dans le pathos. Pas étonnant donc que la plaque prenne un malin plaisir à faire de l’auditeur un témoin idéal: à l’instar de la discographie de Tyler, The Creator, on a affaire à un album qui se veut thérapeutique.

C’est pourtant là que s’arrête la comparaison entre Earl et son compère, car notre homme semble moins effrayé à l’idée de rompre avec les habitudes du collectif de L.A – un point qui avait d’ailleurs pas mal nui à Wolf. Et cette rupture, il la doit à l'incroyable liste d’invités soigneusement triés sur le volet, qui apportent un grosse valeur ajoutée à ce projet. Impossible d'ailleurs de ne pas donner une mention très bien au flow mielleux de Vince Staples ou aux participation bienvenues de BadBadNotGood et Frank Ocean. Et puisqu’on évoquait plus haut le mythique collectif de Staten Island, difficile de ne pas le sentir planqué un peu partout ici, tant dans le cameo du RZA sur "Molasses" que dans le sample de "Knight" déjà exploité (illégalement à l’époque) sur Only Built For Cuban Linx 2. Des clins d’œil qui n’ont pas leur pareil pour habiller d’un voile sombre le flow impeccable et pesant du MC, jusqu'à donner une deuxième vie à toute la mythologie distillée pendant vingt ans par le Wu.

Avec autant d’influences variées, de producteurs et de collaborateurs apportant leur grain de sel, bien évidemment que Doris a un mal fou a afficher un fil directeur. Mais qu'importe: on aime bien trop se perdre dans cette plaque délicieusement torturée et versatile, et qui se suffit à ce point à elle-même qu'elle risque d’avoir du mal à remuer les foules. De là a parler d'album rap de l'année il n'y a qu'un pas que nous ne franchirons pas, mais il y a fort à parier qu'il ne pose un avant et un après pour la clique d'OFWGKTA dont l'adolescence éternelle semble finalement s'effriter à mesure que les projets défilent. Et à vrai dire, il était temps.