Dans la légende

PNL

QLF Records  |  2016
6 / 10
par Antoine  |  le 23 septembre 2016

Qu’a apporté PNL au rap français ? Une posture d'abord, entre mystère et authenticité. Un slogan ensuite : « QLF », qui prend pour idéal la petite communauté soudée contre l’époque de la solitude et de la séparation. Un idiolecte aussi, entre vulgarité et poésie banlieusarde plurilingue. Des standards musicaux enfin : beat planant sous-mixé, autotune à gogo. Au grand dam d’une partie du public rap, PNL a contribué à la fragilisation du gangsta et a généralisé l’usage de l’autotune, qui est devenu un instrument donnant la ligne mélodique à la place de l’instru. Du point de vue de sa savante campagne commerciale, pas de doute non plus : PNL a été à l’avant-garde de pratiques qui vont se répandre, qui privilégient les rapports sans intermédiaires et qui permettent d’entretenir un murmure continu à leur sujet entre les sorties.

Cependant, qu’en est-il de ce nouveau disque, appelé à être profondément nouveau ? Car les deux frères, sur Que la famille et Le monde chico, pouvaient profiter de l’effet de surprise et en même temps conserver le discours sur leur vie de dealers, qui fai(sai)t tout le charme de leur authenticité, avec sa mythologie propre, ses procédés langagiers, ses métaphores. Sur Dans la légende, comment conserver cette harmonie de l’art et du vécu, maintenant que leur vie a entièrement été transformée par leur musique ? Un changement était nécessaire, dans les textes et dans les prods, pour éviter l’écueil de la répétition et s’adapter à leur biographie.

Au niveau strictement musical, le bilan est mitigé. Rien d’extravagant pour du PNL, qui ne rappe désormais plus sur de la trap, mais essentiellement sur ces fameux beats lunaires ou subaquatiques. Niveau (timides) prises de risque, on ne compte que l'hispanisant « Luz de Luna » et le potentiel tube zouk qu’aurait pu être « Bene », si N.O.S. n’y avait pas été si inégal et le refrain si lénifiant.

Les voix, quant à elles, ont fait l’objet d’un travail minutieux, car, nouveauté, le disque est beaucoup plus chanté que rappé. En vérité, il pousse l'expérimentation jusqu’à l'entremêlement presque indiscernable de l’instru et de la voix ; pointillisme et fusion qui atteignent leur sommet sur le très sous-estimé « La vie est belle » où soupirs, respirations et interjections deviennent musique. Ne saillent alors vraiment de la relative uniformité du disque que certains titres comme le vénère « Humain », « Cramés » ou « Onizuka ».

Une évolution notable est heureusement à constater dans les textes. Pas tant dans la forme, car PNL conserve bien entendu son langage propre. Mais le thème directeur de Dans la légende est nouveau : le rapport schizophrénique des deux frères à leur propre succès, entre plaisir de l’aisance financière, inquiétude religieuse et angoisses existentielles - une schizophrénie illustrée à deux reprises par des couplets mettant en scène le dialogue d’un des deux frères avec lui même (« Mira » pour N.O.S, « Luz de Luna » pour Ademo).

Des thèmes nouveaux apparaissent, comme le récit du succès, l’oubli progressif des ient-cli, l’attention plus grande portée aux femmes (sur les assez mauvais « Sheita » et « Bambina ») mais le sentiment flottant que « rien n’a changé » (« Je t’haine ») domine. Évidemment, si les textes ressassent beaucoup, leur renouvellement à partir de la nouvelle vie des deux frères est réussi : l’esthétique du recyclage est intrinsèque à l’identité textuelle de PNL, qui réécrit toujours plus ou moins le même discours, qui tisse un réseau subtil de correspondances et de minimes évolutions.

Au contraire, ce qui déçoit globalement, c’est que sur ce disque plus ou moins apaisé, PNL s’enferme dans un pilotage automatique dont le morceau-type est un mollusque de 4 minutes avec son invariable paire de couplet-refrain. Des refrains qui sont par ailleurs le gros point faible de Dans la légende. On ne peut assurément pas parler de flemme artistique pour un disque qui reste très au-dessus du lot et qui a dû demander un travail du moindre détail, mais l'on ne peut que regretter l'absence d'initiative risquée, le manque de folie, et le vautrage partiel en pleine zone de confort.

PNL était donc un vent de fraîcheur ; il l’est encore, mais moins, à cause de lui-même. Le « paradoxe PNL » s'épuise : d’un côté, les deux frères se dérobent au « game » et prouvent par les chiffres qu’en 2016, on peut réussir en « indé’ » (avec Youtube, Facebook et un bon ingé son) ; de l’autre, ils poussent à des extrêmes d’efficacité innovante les pratiques commerciales déjà en cours et s’auto-standardisent. Il y a peut-être de quoi s’inquiéter pour l’avenir du groupe, aussi bien du point de vue musical (« p’têt' bien qu'on a fait l’tour »), que du point de vue de leur mythe, que pourraient percer tôt ou tard des vérités gênantes. Dans la légende, dernier disque (souhaitable) de PNL ?

Le goût des autres :

note : 77/10Titus note : 55/10Aurélien