Chromatica

Lady Gaga

Interscope Records  |  2020
8 / 10
par Émile  |  le 20 juillet 2020

Le premier véritable disque de Lady Gaga est sorti en 2009, la même année que la naissance de Goûte Mes Disques. Coïncidence ? Totalement. Par contre, ce qui peut être étrange, c’est que cette icône monumentale de la pop des années 2010 n’a jamais eu droit à une chronique dans notre cher webzine. Alors certes, on ne peut pas parler de tout le monde, mais c’est en réalité un bon point d’accès pour s’interroger sur la carrière de Gaga, mais aussi sur la façon dont on peut écouter Chromatica, son tout dernier disque, venant clore une décennie pendant laquelle sa célébrité a été en courant alternatif, mais sa lumière n’a jamais véritablement cédé.

Il faut déjà dire que depuis quelques années, Lady Gaga avait perdu l’aura qu’elle a eu de 2008 à 2012, comme personnalité pop très arty, comme emblème d’une certaine culture gay, comme phénomène musical, et avait déplacé sa carrière dans des champs esthétiques très différents de ceux au sein desquels elle avait explosé. Depuis Artpop en 2013, elle s’est essayé au jazz de crooner avec son disque collaboratif avec son ami Tony Bennett, a penché vers quelque chose de plus rock-folk avec Joanne, et s’est illustrée dans le même univers pour la musique du film A Star Is Born. Mais ce parcours n’indique pas un recul du public envers Lady Gaga, comme certains le pensent - un constat invalidé par les statistiques de streams de son album avec Bradley Cooper. En choisissant d’y voir une bien plus grande liberté artistique que celle qu’on pouvait lui attribuer à ses débuts, on comprend mieux son personnage et l’histoire de Stefani Germanotta, dont on oublie parfois les études artistiques à NYU et une identité plus attachée aux musiques proprement états-uniennes qu’on aurait pu le penser il y a douze ans.

Voilà pourquoi Chromatica sonne comme une renaissance. On y retrouve toute la force de la Lady Gaga des débuts : la puissance épique de sa voix liée à une vraie touche d’ironie, sa haine des longues introductions, sa passion pour une pop efficace, et sa capacité à transformer le kitsch en or. Mais bien plus encore, le disque sonne comme un retour réflexif sur l’histoire de la dance et de son influence sur sa carrière. Si les interludes « Chromatica » sont composés comme des pièces de quartet ou d’octet à cordes, c’est uniquement pour rappeler la noblesse de ce que représente la dance pour elle. En renouant avec l’histoire de son écoute adolescente, de ces explosions d’énergie que la scène produisait il y a vingt-cinq ans, c’est aussi notre propre rapport à ce moment de l’électro qui est touché.

A tel point que l’écoute du disque se transforme rapidement en madeleine de Proust pour toutes celles et ceux qui ont déjà dansé sur Gloria Gaynor, Amii Stewart, Irene Cara ou Cascada à la fin des années 1990. L’orgue de « Alice » et de « Replay », l’utilisation très Guetta-esque d’un sidechain mettant les kicks au tout premier plan ou cet incroyable drop de « Rain On Me », tout converge vers une absence totale d’exigence vis-à-vis de la nouveauté. Pas par incapacité, mais par pur abandon à une anti-braindance essentielle à l’histoire des musiques électroniques. Sauf que derrière le pastiche et le surjeu, c’est un disque très riche, divers, et paradoxalement plein de fraîcheur qui s’est construit. Dans l’efficacité des mélodies comme dans le travail de production sur les synthétiseurs ou les drums, l’album trace un chemin dans l’évidence sans jamais se laisser aller à la facilité. Une occasion que Lady Gaga ne manque pas pour dissocier les réflexions textuelles introspectives - sur la dépression par exemple dans "911" - et l'invitation directe de sa musique à la danse.

Le talent de Lady Gaga n’est pas né avec ce disque. S’il est sensiblement dans la partie haute de sa discographie, ce qui a permis d’enfin parler d’elle après toutes ces années, c’est une possibilité de passer outre un certain snobisme qui classait automatiquement sa musique dans une définition assez malsaine de la pop. Alors si la posture d’un discours critique sur Chromatica est probablement tout aussi snob, au moins peut-on désormais profiter de l’abandon laissé ouvert par Lady Gaga, et dans lequel aussi bien Ariana Grande qu’Elton John semblent se reconnaître. C’est peut-être ce qui fait de Chromatica un grand disque de pop, en tant qu’il propose un flux de thèmes très évidents mais dont la complexité tient dans un pouvoir de rassemblement.

Le goût des autres :