Chocolat

Roméo Elvis

Universal Music Division Barclay  |  2019
4 / 10
par Yoofat  |  le 6 mai 2019

En 2017, Vald sortait un premier album, Agartha, habillé d'une pochette provocatrice sur laquelle ce dernier était imaginé en sorte de divinité. Cette prise de position bien en phase avec la personnalité  poil à gratter du rappeur d'Aulnay-sous-Bois était un moyen pour nous autres consommateurs de musique populaire de nous interroger sur l'estime sans doute trop grande que nous avons pour ces "stars" dans notre vie de tous les jours. Deux années plus tard, notre fascination pour celles-ci reste évidemment inaltérée, notamment chez un public jeune et donc forcément influençable. Et cela, malgré une pochette plus sobre, c'est Roméo Elvis qui l'a peut-être le mieux compris. Pour le meilleur mais surtout pour le pire. 

Après deux collaborations avec Le Motel, son premier album Chocolat est une drôle d'expérience. Imaginez-le sur scène, nu face à son miroir, alternant masturbations et flagellations. Oui, on atteint bien ici ce niveau d'impudeur, mais aussi et surtout ce niveau de nombrilisme. Sur chaque piste, Roméo s'adore, Roméo se déteste, Roméo pleure, Roméo rit, Roméo dénonce parfois, mais globalement, Roméo n'a d'yeux que pour Roméo. Sa personnalité, son physique, son instabilité émotionnelle, son fanatisme pour Damon Albarn et Matthieu Chedid... Tout ce qui constitue sa personne peut être un prétexte à en faire une musique. C'est appréciable, car cela entraîne le Bruxellois à créer différemment, mais c'est en même temps pénible, car Roméo Elvis n'est pas aussi intéressant qu'il le pense.

Si l'on met de côté une technique (de rap et de chant) médiocre, Roméo Elvis peine surtout à communiquer avec l'auditeur. L'impudeur d'un Despo Rutti ou d'un Guizmo éveille en nous une forme d'empathie car elle est soutenue par une finesse descriptive et des qualités narratives qui font manifestement défaut au Belge. L'un des rares moments où le monologue s'interrompt est lorsqu'il interpelle ses auditeurs de façon impérieuse : "faut pas commencer le chocolat". Oui, l'échange est assez pauvre. Et cela n'est guère étonnant venant d'une personne "spéciale", vociférant sur son single "Normal" que ladite norme serait grosso modo de ne pas être une personnalité publique. Les propositions musicales très larges de Chocolat traduisent la grande ambition de son auteur autant que ses limites. Dans l'écriture notamment, car quoiqu'on en dise, faire rimer "t'es un petit croco" avec "y'a pas de quiproquo" est extrêmement problématique. Surtout pour une personne "spéciale". Les intentions sont aussi parfois douteuses : si l'on comprend bien que "3 étoiles" est un morceau créé pour la scène, pourquoi diable nous le faire subir dans sa version MP3 ? 

C'est finalement quand Roméo Elvis revoit ses ambitions à la baisse que sa voix interpelle l'auditeur, comme lors de son échange fort sympathique avec Zwangere Guy ("Kuneditdoen") ou sur "Belgique Afrique" dans lequel la prise de position certes convenue du morceau est soutenue par une agressivité dans l'interprétation qui traduit la sincérité du rappeur. Une sincérité présente tout au long de l'album, mais qui aurait cependant été plus appréciée si Roméo Elvis était plus soucieux de son art que de son image publique.

Le goût des autres :