Berlin: Live at St. Ann's Warehouse

Lou Reed

 |  2008
8 / 10
par Romain  |  le 11 décembre 2008

La page de l’expérimental Velvet Underground venait d’être tournée et c’est avec un David Bowie montant que Lou Reed compose en 1972 Transformer, manifeste de l’homosexualité et de l’anticonformisme dont le succès inespéré doit beaucoup au glam rock naissant. « Walk On The Wild Side » est diffusé en permanence à la radio, malgré son propos difficile. Pendant ce temps, Reed, torturé et multi-dépendant, n’hésite pas à s’afficher en travesti outrancier et provocateur, attitude peu éloignée de celle de Bowie à l’époque. La critique n’hésita donc pas à attribuer à ce dernier toute l’originalité de Transformer, ce qui conduisit Reed à se brouiller avec son ami et à tomber dans une profonde dépression : en grave crise avec lui-même, Reed rompt avec sa femme et tente de se suicider.

C’est au tournant de cette année sombre que nait Berlin, projet imposant pour Reed, qui consiste en une sorte d’album-roman contant l’histoire d’un couple de junkies en pleine décadence. Berlin voit le jour en 1973 et c’est une véritable réussite artistique qui réunit un bon nombre d’artistes de talent. Outre des cœurs, Reed intègre des passages de bande-son qui donnent à cet album un coté théâtral éminemment dramatique, comme sur « The Kids » où l’on entend des pleurs d’enfants sur une mélodie des plus calmes. Berlin reflète l’immensité du talent de compositeur de Lou Reed mais aussi l’immensité de son désespoir. Rarement un album avait atteint l’intensité tragique de Berlin ; la douleur qui transpire de la poésie de Reed et des thèmes abordés (suicide, dépendance et pauvreté) atteint la limite du supportable, à tel point que le public et la critique, habitués à quelque chose de plus accessible, négligeront complètement cet album. Reed, qui était persuadé d’avoir donné naissance à un chef-d’œuvre, fut piqué au vif, sombra au plus profond de la consommation de drogues dures et décida de ne pas jouer Berlin en live, alors que l’allure romancée de l’album l’aurait probablement réclamé.

Ce n’est que trente-trois ans plus tard, alors que le mouvement punk a eu largement le temps d’ériger l’album au statut de chef-d’œuvre incontournable, que Lou Reed décide de jouer Berlin pour cinq soirées au St. Ann’s Warehouse, à Brooklyn. Et c’est en présence d’un public dévot, que le concert, majeur on s’en doute, a été enregistré.

Le live magnifie définitivement Berlin. L’intimité de l’album n’est absolument pas gâchée par la foule, que du contraire. Le jeu de guitare de Reed est particulièrement mis en avant, ce qui donne beaucoup plus de présence au rythme que sur l’album original. « Men Of Good Fortune » prend ainsi une dimension imposante, avec son piano tantôt martelant le rythme tantôt distillant la mélodie. La totalité de Berlin est jouée avec cœur et orchestre, du monde sur scène donc, ce qui ajoute encore à l’intensité de l’interprétation. Le jeu des musiciens qui accompagnent Reed peut sembler un peu plus expansif que sur l’album original (très froid et sec, il faut le dire), il n’empêche qu’il dessert chaque chanson de façon très convaincante et non sans rigueur. Le concert s’achève sur une reprise de « Candy Says » et de « Sweet Jane ». Le son, quant à lui, est de très bonne qualité.

Au final, on obtient un Berlin plus rond que son original, plus chaleureux aussi mais qui garde tout son cachet. Lou Reed semble avoir comblé un manque en jouant Berlin, et ce plaisir est communiqué. C'est exactement le contraire qui s'était produit lors de lives comme le Live In Italy, où Reed détruisait consciencieusement chaque morceau en insultant le public. Voilà qui montre à quel point Lou Reed tient Berlin en estime par rapport au reste de son oeuvre.

Berlin : Live at St. Ann’s Warehouse n’est probablement pas le plus grand live de l’histoire du rock, mais il est l’empreinte d’un moment rare et précieux.

Le goût des autres :

note : 77/10Popop