Being Human in Public

Jessie Reyez

FMLY  |  2018
8 / 10
par Yoofat  |  le 25 octobre 2018

"I think about dying every day". C'est sur ces mots que débute le nouvel EP de Jessie Reyez. Ces paroles ne sont pas celles d'une fan d'Evanescence dépressive mais bien celles d'une fille d'immigrés soulignant la chance incroyable qu'elle a d'être en vie. Et elle compte saisir cette opportunité afin de devenir ce qu'elle a toujours rêvé d'être: une star. Tout ce qu'elle entreprend va dans ce sens, ce Being Human in Public y compris.

En plus de la chance d'être une fille d'immigrés dans une situation relativement convenable, Jessie Reyez peut également remercier le ciel d'au moins deux choses: la première, c'est que la ville que ses parents ont choisi afin d'échapper à la barbarie de Pablo Escobar n'est autre que Toronto, sous les feux des projecteurs depuis l'éveil de Drake et du "OVO Sound". La deuxième, c'est que le rap dans lequel elle a baigné est devenu la musique la plus populaire au monde. Alors oui, Jessie Reyez n'est pas vraiment une rappeuse, mais elle écrit comme elle parle, avec un slang très proche de la culture hip-hop, ce qui en fait une porte d'accès assez intéressante pour ceux n'ayant que peu d'attrait pour cette pop à la fois très artisanale et très mainstream qu'elle pratique. 

C'est sans nul doute le côté authentique et DIY de la musique de Jessie Reyez qui a plu à Eminem, en tout cas assez pour qu'il l'invite sur deux des morceaux de son dernier album. On sent très vite que personne n'épaule la Canadienne dans l'écriture de ses textes, ce qui n'est pas nécessairement le cas de tous les artistes de sa ville. Being Human in Public est donc un EP à la première personne, où chaque note, chaque prouesse vocale, chaque défaut appartiennent à son auteure. Du motivational speech à ses blessures d'amour très personnelles, Jessie Reyez donne tout ce qu'elle a sur chaque morceau, comme Russell Westbrook à chaque match du Thunder d'OKC. Un sentiment d'authenticité renforcé par le travail de Tim Suby, collaborateur de Childish Gambino ou Travis Scott, qui joue sur la brutalité des percussions de façon à faire ressortir la violence du phrasé de Reyez - on le remarque particulièrement sur "Fuck Being Friends" où à l'inverse de SZA dans "The Weekend", Jessie Reyez rejette férocement l'idée d'une relation libre.

Mais l'efficacité de la collaboration entre Tim Suby et Jessie Reyez ne repose pas uniquement sur la "hip-hopisation" d'une musique qu'on imagine à la base jouant plutôt la carte de l'économie des moyens. Et la Canadienne d'adoption de nous le démontrer sur "Sola", sensuelle ballade qui la voit, dans un espagnol qu'elle écrit elle-même à la différence d'autres artistes de sa ville, décrire le type de femmes qui plaisent à son interlocuteur (des saintes dénuées d'esprit critique et de caractère), et en conclut que seule la solitude peut l'embrasser. Plus globalement, Being Human in Public décrit ce sentiment d'inadéquation aux normes sociales, ce sentiment d'être inclassable, ce sentiment qu'ont les personnes "instables qu'ont des putains de valeurs mais les défendent mal". Ce sentiment qu'elle met en image dans le clip de "Body Count" trouve sa forme la plus lumineuse dans le refrain de ce tube qui ne dit pas son nom. Et si la version originale du morceau ne se retrouve pas dans l'EP, son remix avec Normani et Kehlani révèle le même sentiment d'aboutissement : "We don't care what they say, we gon' love who we wanna love". C'est (presque) sur ces mots que l'EP se clôture  et c'est avec cet esprit de liberté, on l'espère, que Jessie Reyez continuera de faire de la musique.