AYA

Aya Nakamura

REC 118  |  2020
6 / 10
par Yoofat  |  le 22 décembre 2020

Si l'on en croit certains, Aya Nakamura est la sauveuse de la langue française, ses chansons permettant un "relifting" inespéré du Larousse et du Robert. Pour d'autres, elle est ce qui se fait de pire dans la culture francophone ; elle dénature la langue de Brassens, est un vrai fléau pour la jeunesse. D'ailleurs, ce serait presque exclusivement de sa faute (les torts sont partagés avec JuL) si le niveau de français est en chute libre chez les ados ces dernières années.

C'est ce genre de critique qui peut être entendu dans un pays  qui voit la littérature comme l'art dominant, talonné par le cinéma puis, bien en-dessous d'une bonne tonne de bouse de cheval, par la musique dite populaire. Voilà pourquoi on ne dit pas d'Oxmo Puccino qu'il est un rappeur, mais "un poète", et qu'Aya Nakamura n'est pas une simple chanteuse, mais une abrutie, hautaine et imbuvable. Bienvenue en France, pays qui a attendu la critique d'un essayiste à la Nouvelle Revue Française pour accepter que le Booba de Temps Mort avait peut-être un brin de talent. Malheureusement pour Aya Nakamura, si Thomas Ravier jugeait sa prosodie, le résultat serait moins dithyrambique. N'en déplaise à un député lambda en manque de buzz, Aya Nakamura n'a rien d'une parolière révolutionnaire et n'est pas la première auteure française à populariser des néologismes ou des nouvelles expressions. 

La phénomène atrocement nommé "pop urbaine" est plutôt récent, et c'est sans doute pour cela qu'il décontenance pas mal de monde. Elle est l'une des premières à avoir exploité ce filon servi sur un plateau d'argent par Maître Gims en mode "Sapés comme jamais". Ses inspirations ne viennent alors pas de la chanson française des années 70, n'en déplaise aux vieux cons qui veulent absolument la comparer à Jacques Brel, mais de la nouvelle scène afrobeat d'Afrique de l'ouest, Davido à Burna Boy en tête. Ayant grandi en France dans les années 2000, son ADN musical comprend forcément un peu de ce flex américain incarné par 50 Cent ou de ce R&B mielleux à la Usher. L'essentiel est dans le déhanchement, dans la frénésie et la transmission de sentiments. La native de Bamako puise dans son 93 à la recherche d'histoires d'amour qui passionnent, des attitudes qui fascinent et des expressions dernier cri.

Tout cela se retrouve alors dans ses musiques, ce qui produit des sons festifs n'ayant pas beaucoup plus d'ambition que cela. Sur Aya, son troisième album, la chanteuse remet le couvert en développant une musicalité similaire à son blockbuster de 2018, Nakamura. On se déhanche certainement moins sur ce follow-up, car Aya est complètement gaga de son nouveau djo et lui dédie une bonne partie de ses morceaux plus lents, plus chantés et forcément moins satisfaisants, car mettant en avant la faiblesse des textes de la représentante d'Aulnay-Sous-Bois - c'est particulièrement flagrant sur "Fly".

Aya Nakamura n'a pas la plume, mais elle a le groove, ce qui est tout de même bien plus intéressant dans ce genre de musique. Les styles diffèrent entre un "Doudou" lancinant ou un "Tchop" plein d'Amérique, mais son charisme, digne d'un morceau entre Rohff et Wallen, hante chacune de ses pistes, des plus remuantes aux plus niaises. On whine aisément dès la première piste, un featuring avec la superstar Stormzy qui nous fait entre de plein pied dans un énième album s'ancrant dans ceux de la diaspora africaine, comme une nouvelle tentative de panafricanisme à travers la musique. Plus qu'une artiste française, Aya Nakamura marque surtout son empreinte dans cette mouvance internationale, à l'image de son immense succès à l'étranger. Et tant pis si une partie de l'intelligentsia française lui reproche de ne pas écrire comme Baudelaire. 

Le goût des autres :