Ateyaba

Joke

Def Jam France  |  2014
7 / 10
par Titus  |  le 24 juin 2014

Ateyaba. Si le titre du nouvel album de Joke pouvait laisser songeur, c'est parce qu'on imaginait mal un rappeur à ce point influencé par le rap américain transmettre un message dans sa musique, lui qui a toujours privilégié l'egotrip à un quelconque sens dans ses paroles. En effet, il s'agit à la fois de son deuxième prénom et de celui de son grand père, combattant pour la France pendant la seconde guerre mondiale. Joke aurait-il délaissé l'egotrip au profit d'une volonté de lui rendre hommage ? 

L'introductif "Pharaon" donne le ton : Joke prend ses auditeurs pour "témoins" de ce que le rap français va subir. Pour autant, cela ne l'empêche pas de vouloir "honorer [ses] ancêtres". Si le morceau peut laisser dubitatif (le "qu'ils s'amusent avec mon caca", on aurait pu s'en passer), il a le mérite de poser les bases d'un album qui semble montrer une volonté de ne pas se limiter à un simple divertissement. Une chose est certaine : Joke ne lâchera pas ses thèmes de prédilection. Les multiples morceaux autour du thème de la femme sont là pour le rappeler, de "Jen Selter" à "Venus" en passant par le jazzy "Paris". L'egotrip n'est jamais absent non plus des multiples phases de Joke, particulièrement sur les extraits dévoilés avant l'album tels "Majeur En l'Air", "Miley" ou encore "On est sur les nerfs". Si ces morceaux ne sont pas foncièrement mauvais, ils ont donné l'impression que l'album allait être entièrement constitués de prods à la Therapy, c'est à dire de la trap très énervée mais assez répétitive. Fort heureusement, ce n'est pas le cas. Tout comme sur ses précédents EP, les productions sont particulièrement bien choisies et variées. Globalement, Ateyaba se distingue par son homogénéité et les morceaux s'enchaînent de façon fluide, partagés entre titres énervés (comme "Black Card", collaboration réussie avec un Pusha T irréprochable) et moment plus posés ("Menace" notamment).

Mais qu'en est-il de l'écriture ? En effet, Joke s'est d'abord distingué par ses punchlines efficaces et son écriture irréprochable. Cependant, le virage amorcé par Tokyo est ici confirmé : cet aspect du rap ne l'intéresse manifestement plus. Fini l'époque de "Scorpion" ou de "34": si le flow reste toujours aussi fluide, le rappeur préfère travailler la musicalité. Si cela peut gêner les fans de la première heure, force est de constater que cela donne lieu à de véritables morceaux. Les refrains, qui peuvent paraître paresseux dans certains cas, confirment cette idée : Joke n'est plus un rappeur, au sens où il ne va pas chercher à innover textuellement et à trouver la punchline ultime. Ce qui l'intéresse, ce sont les constructions musicales où la voix n'est pas tant un vecteur de message qu'un instrument à part entière. Cette idée est-elle compatible avec un titre porteur d'un message politique ? Il faudra attendre le morceau éponyme pour s'en convaincre. "Ateyaba", diatribe contre le climat de racisme actuel doublée d'un hommage à la musique noire, s'en sort avec les honneurs en évitant l'écueil de la simple lamentation, notamment grâce à une note finale optimiste, "J'vous l'dis notre futur sera radieux". Manière pour le rappeur d'affirmer sa confiance en son avenir, installé désormais confortablement dans le rap français.

Pour autant, l'album n'est pas exempt de défauts. Le style Joke, s'il s'avère agréable à écouter, peut paraître répétitif sur la longueur. L'unique morceau se détachant des thèmes habituels étant placé en fin d'album, la lassitude peut pointer le bout de son nez, d'autant que les feats sont peu nombreux et que le rappeur reste la plupart du temps seul au micro. Le titre de l'album paraît également peu approprié, au vu du seul morceau présent justifiant le titre. Quoiqu'on puisse dire de lui, Joke possède son propre style et Ateyaba est la preuve qu'il n'en changera pas. Mais cela ne l'empêche pas d'enchaîner les morceaux maîtrisés, confirmant ce faisant le talent certain du rappeur montpelliérain. Au delà du simple rap à punchline, Joke est un artiste à part entière. Fluide, dans tous les sens du terme.

Le goût des autres :

note : 66/10Jeff note : 77/10Tristan