ALICIA

Alicia Keys

RCA Records  |  2020
7 / 10
par Yoofat  |  le 4 novembre 2020

Il y a comme une loi tacite dans l'histoire de la musique populaire, plus particulièrement encore aux USA : après un certain âge, un certain temps d'exposition, la créativité d'un·e artiste tend à s'effacer, ses intentions à se répéter et naturellement, sa musique à nous ennuyer. Bien que les contre-exemples soient nombreux, de Beyoncé à Tyler, The Creator en passant à Disiz La Peste pour le côté cocorico, cette règle tacite semble globalement faire autorité.

La carrière d'Alicia Keys, quant à elle, fait office d'exemple et de contre-exemple à la fois. Même s'il est évident que cette dernière ne rayonne pas autant qu'à l'époque de The Diary of Alicia Keys ou de As I Am, portée par ce tube - pas folichon - qu'était "No One", il semble maintenant évident que la plus grande oeuvre de la New-Yorkaise ait été enregistrée en 2016 et se nomme Here. Sans tube, sans artifice et surtout sans concession, cet album, inspiré par le génial To Pimp a Butterfly de Kendrick Lamar, était parvenu à redéfinir son auteure s'étant sans doute perdue en chemin dans la pop ringarde du début des années 2010. Here remettait Alicia Keys au centre de son oeuvre, de son identité à ses rêves, de ses revendications à ses fêlures. Alicia Keys n'a donc pas sorti son chef d'oeuvre dans sa vingtaine, mais à ses 35 ans. Et ALICIA, son tout dernier album, tient naturellement plus de ce dernier. 

Le temps qui passe est presque autant à créditer que la New-Yorkaise sur ce septième opus. S'il s'égraine et l'assagit fatalement, elle s'évertue tant bien que mal à préserver son innocence et son instinct juvénile. Rester Alicia passe par respecter l'oxymore de la vieille enfant. Certains pourraient alors déplorer l'excès de douceur de la chanteuse, pouvant facilement être perçu comme de la naïveté pure. Vous en connaissez beaucoup, vous, des personnes de presque 40 balais balançant des phrases du genre : "La vérité sans l'amour n'est qu'un mensonge" ? Et cette assertion digne d'un.e lycéen.e vivant ses premières palpitations émotionnelles, prend son sens à mesure que les morceaux s'enchaînent. L'amour est polymorphe et Alicia Keys tient à en présenter le plus de formes possible. On retrouve l'inévitable amour de soi, d'une candeur cristalline sur "So Done" avec Khalid ou légèrement plus vindicatif en compagnie de Thierra Wack sur "Me x7". On retrouve également l'amour sous sa forme la plus romantique, en compagnie de Snoh Alegra, une bonne occasion pour la chanteuse de nous rappeler que son mari Swizz Beatz est forcément l'homme le plus heureux au monde. 

Accompagnée des jeunes pousses de la musique contemporaine, Alicia Keys est mielleuse à souhait. Les larmes ne coulent que lorsqu'elle se retrouve seule vocaliste, notamment sur "Gramercy Park" et sa chute tragique, mais également sur "Perfect Way to Die", probablement le morceau le plus glaçant de sa discographie. ALICIA jongle ainsi habilement entre la pesanteur et la légèreté, et laisse globalement l'impression d'avoir pris une longue et bonne douche d'amour en compagnie de l'une des plus belles voix du R&B contemporain. Le dernier morceau de l'album, "Good Job", est sa façon à elle d'encourager ses proches comme le monde entier à continuer d'être naïfs et pures, sages et vigilants, attentionnés et aimants. La plus belle tape dans le dos métaphysique possible, en somme... La vérité sans l'amour que nous porte Alicia Keys n'est évidemment qu'un mensonge.