After the Rain: A night for Coltrane

Teodross Avery

Tompkins Square  |  2019
9 / 10
par Nicolas F.  |  le 15 mai 2019

L’exercice de l’album-hommage n’est pas toujours une sinécure. Parfois pour le meilleur, souvent pour le pire, il a au moins le mérite de raviver le souvenir d’artistes pouvant prétendre à ce type de postérité comme c’est le cas ici du saxophoniste John Coltrane. Le défi que se lance Teodross Avery (quel blase !) est donc casse-gueule au regard du souffle et de la verve inimitables de Trane. Enregistrée live au Sound Room d’Oakland, cette soirée pour Coltrane va heureusement tenir toutes ses promesses et elle le doit autant à l’inspiration de l’élève qu’aux qualités intemporelles des compositions du maître (« Blues Minor », « After the Rain », « Africa » et « Pursuance »).

Saxophoniste né en 1974, biberonné au ténor de Coltrane (mort sept ans auparavant), Avery affiche un solide curriculum qui le voit achever sa formation avec Joe Henderson et séduire dès 1996 le label Impulse! (tiens tiens...) qui produit son second album My Generation. Par la suite, comme beaucoup de musiciens de sa... génération, il gravite dans les milieux soul, R’n’B et hip hop. On le retrouve ainsi au casting du Frank d’Amy Winehouse, du Mind Body & Soul de Joss Stone ou des Quality et Train of Thought de Talib Kweli. Quant à sa discographie personnelle, elle compte une petite poignée d’albums, tous acquis à la cause du hard-bop. Sa technique est clairement marquée par la première de ses influences et c’est en toute logique qu’il se lance avec After the Rain : A Night for Coltrane à l’assaut de son répertoire.

Avery a du goût et se distingue tout de suite par un judicieux choix de thèmes s’éloignant des standards d’usage. Sa relecture se veut fidèle aux versions originales et son souffle est parfois troublant de similitude avec celui de son modèle. À l’évidence, le fantôme de Coltrane l’habite mais pour autant, Avery n’omet pas d’imprimer sa patte et plutôt que de chanter religieusement ces pièces, il les modernise et en accentue subtilités et traits. « Bakai » par exemple (tiré de l’album Coltrane de 1957) subit un lifting dès l’introduction féroce qui lorgne vers les excentricités d’Albert Ayler, lui-même influence déclarée de la fin de carrière de Coltrane. Le thème est joué docilement mais amène naturellement une improvisation émancipée qui marie le Coltrane des débuts à celui qui se libèrera plus tard des contraintes harmoniques. L’album Africa/Brass (1961) est aussi à l’honneur avec « Blues Minor » et « Africa ». Sur ce dernier, Avery réussit à faire oublier la pléthore de musiciens qui sévissait sur l’original en concentrant l’attention sur son seul saxophone et sur le grondement hallucinant de la basse de Jeff Chambers en arrière-plan. Avec beaucoup de maîtrise et de spontanéité, il souligne les tendances free qui se dessinaient alors chez Coltrane et son exacerbation de l’aigu. Quand il s’attaque au mythe A Love Supreme (1964) avec « Pursuance », Avery s’accorde une longue improvisation qui bouscule l’ossature du morceau où Coltrane tendait à s’effacer au profit de sa rythmique. Il délivre alors un torrent de notes balayant l’ensemble des registres et invite à la même loquacité son batteur Darrell Green qui assure des breaks stylés. Comme sur Live at Birdland (1963), l’inusable « Afro Blue » bénéficie du timbre orientalisant du saxophone soprano, pour un plaisir similaire. Ce titre est sans doute le plus proche de l’original, jusque dans son joli final à forte tendance spirituelle. Respectueux de la trame également, l’interprétation que donne Avery d’« After the Rain » (Impressions, 1963) est une splendeur. Mais comment pourrait-il en être autrement ? De toutes ses compositions, celle-ci est peut-être le sommet du lyrisme coltranien.

À l’image de ce dernier titre, on ne sait plus si c’est Coltrane qui doit être loué pour ces témoignages d’une époque bénie mais désormais révolue, ou bien Teodross Avery pour avoir rallumé la lumière au grenier. Sans doute les deux. Le talent de l’héritier éclabousse en tous cas chaque minute de ce disque qui résume l’apport inestimable de John Coltrane au jazz et invite à redécouvrir son œuvre. Pour être totalement objectif, on pourrait chipoter en regrettant une trop grande déférence envers l’icône Coltrane qui pousse parfois Avery au mimétisme. Mais peut-on vraiment être TROP respectueux de Coltrane ? Non, on ne l’est jamais assez.