A Steady Drip, Drip, Drip

Sparks

BMG  |  2020
7 / 10
par Eric  |  le 30 juillet 2020

Parler des Sparks en 2020 c’est tout sauf faire vibrer la fibre nostalgique envers un groupe actif depuis 1971 et qui sort ici son 24ème album avec une fougue juvénile inébranlable. D’autant plus que cette année 2020 s'annonçait particulièrement prometteuse pour Ron et Russel Mael qui devaient, du haut de leurs 75 et 72 ans respectifs, présenter leur comédie musicale Annette à Cannes en mai dernier. Un film à 95% chanté, avec une bande originale et un scénario écrits par leurs soins, le tout réalisé par Leos Carax - énorme fan du groupe - avec à l’affiche Adam DriverMarion Cotillard et Angèle. Reporté à une date encore floue, le résultat ne peut qu’être à l’image des Sparks depuis 50 ans : barré, absurde, baroque, un pied dans la pop culture la plus flamboyante, l’autre dans l’arty toujours surprenant mais jamais snob ou passéiste. Le duo ne vivant pas sur les cendres d’une gloire révolue, il avait aussi finalement accepté de faire l’objet d’un documentaire se concentrant sur les dernières années des frangins, le réalisateur Edward Wright étant convaincu qu’il s’agit là de leur période la plus passionnante. Et ce n’est pas nous qui allons le contredire.

Même si on reste très attaché à leurs débuts plutôt glam dans les seventies (avec en apothéose la triplette Propaganda / Kimono My  House / Indiscreet), la suite promettait bien des surprises. Mais la base était là : théâtralité,  textes ubuesques, riffs et sens de la mélodie implacables. Une folie douce contrôlée de main de maître par l’aîné Ron, principal compositeur, dont le jeu de scène consiste à jouer à l’automate stoïque derrière son clavier pendant que son chien fou de frère se pavane comme un paon à la saison des amours. 

Eternels touche-à-tout, les Californiens exilés en Europe resteront fidèles tout au long de leur carrière à l’idée que l’on peut faire de bonnes chansons pop avec de l'humour et une apparente légèreté doublée d’un sens de l'esthétisme intransigeant. Plus discrets à la fin des 90’s, les années 2000 verront les Sparks sortir un concept album sur Ingmar Bergman pour finalement collaborer avec Franz Ferdinand en 2015 le temps d’un très correct F.F.S., les rappelant surtout au bon souvenir d’un public un peu moins de niche. Dans la foulée, le charmant Hippopotamus leur a valu de flirter à nouveau avec le top 10 des charts anglais. Ce qui nous a permis de constater que les Sparks étaient toujours une machine de guerre sur scène, unique et vraiment précieuse. A tel point qu’on ne pouvait que se réjouir de l’annonce de ce A Steady, Drip Drip, Drip, disponible en mai sur les plateformes mais dans les bacs depuis début juillet.

Pour ceux qui seront arrivés jusque-ici, vous aurez compris que l’objectivité n’est pas trop de mise : même moins bon, un album des Sparks peut se révéler sous un autre jour au fil du temps si le fan est patient - et les nombreux fans du duo savent l'être, eux qui ont bien intégré la façon dont fonctionne le groupe et dont on consomme sa musique. Et si les premières écoutes de cette cuvée 2020 ont eu tendance à nous faire dire que le groupe semble être un peu en roue libre depuis l’expérience F.F.S., il n’en reste pas moins que la barre reste très haute en matière de pop synthétique aussi raffinée que grandiloquente, toujours aux limites d’un kitch assumé que seuls eux peuvent nous faire avaler à grosses lampées. Si on peut épingler certains titres ("I’m Toast", "Pacific Standard Time"), on ne résiste pas à évoquer "Please Don’t Fuck Up My World", hymne écolo cul-cul, un peu leur "Heal The World" à eux dans lequel Russel clame en pleine règne Greta Thunberg : Rivers, mountains and seas / No one knows what they’re for. L’air de ne jamais y toucher, les frères Mael sont conscients du temps qui passe ("One For The Ages") mais restent ces éternels dandy qui jouent avec les marges, et le font avec une jeunesse d’esprit trop rare dans un grand cirque du rock'n'roll qui ne vieillit pas forcément bien. De notre côté, on s’amuse à se faire peur en imaginant un monde sans les Sparks, ou pire de ne jamais les avoir découverts.