A Hero's Death

Fontaines D.C.

Partisan Records  |  2020
7 / 10
par Jeff  |  le 31 juillet 2020

Les plus de trente ans se souviennent peut-être de la dernière fois que le post-punk au eu autant le vent en poupe : on était au début de ce qu’on allait appeler les noughties, les mecs avait les couilles en PLS à cause du retour en force du slim, le rock ne savait pas encore qu’il allait mourir pour le trente cinquième fois, et Interpol se mettait la planète dans la poche avec Turn On The Bright Lights, album trop immense pour qu’on essaie même d’en parler ici.

Aujourd'hui, on peine à se souvenir de toutes ces formations qui se revendiquaient de Joy Division ou Wire, et qui occupaient une place peut-être disproportionnée dans les pages de nos magazines préférés. On a tous oublié l’existence de stellastarr*, des Futureheads, de Radio 4 ou de The Rakes. Pas des mauvais groupes. Juste les victimes collatérales d’une hype qui a vite fait de condamner à l’oubli tout ce qui rentre dans la catégorie « bon petit groupe ». Du coup, même si l’on parle beaucoup de Drahla, des Viagra Boys, de Snapped Ankles ou de The Murder Capital ces derniers temps, il faut savoir que dans cette longue liste de « next big things », l’immense majorité connaîtra une gloriole dont la durée sera inversement proportionnelle à l’emballement dont elles font actuellement l’objet. Du coup, la question est de savoir qui sera le Interpol des années 2020 ? Et si Fontaines D.C. a ce qu’il faut où il faut pour assumer ce statut.

Sur "Big", Grian Chatten ne cachait pas ses ambitions : "My childhood was small / But I'm gonna be big". Le rêve est devenu réalité. Mais la réalité pour un groupe qui se paie le luxe de damer le pion à Angel Olsen, aux Sleaford Mods ou à black midi au classement des meilleurs albums de 2018 de Rough Trade, c’est une visibilité pas toujours simple à gérer. Et la genèse de ce second album, qui arrive un an seulement après le premier, il faut notamment la trouver dans une tournée européenne qui a vu le groupe frôler le burn out. C’est dans les silences pesants et l’animosité larvée que le groupe est allé extraire l’ADN de ce qui allait devenir A Hero’s Death, un album moins percutant et direct que son prédécesseur, mais aussi plus dense et plus profond.

Ainsi, si Dogrel avait tout du rodéo urbain dans Dublin, A Hero’s Death ressemble davantage à une ballade désabusée, avec des référents qui ressemblent moins à Mark E. Smith qu’à Nick Cave ou au Alex Turner de la B.O. de Submarine. A trop brûler la chandelle par les deux bouts, cette bande de kids a perdu en points de vie ce qu’elle a gagné en maturité. Ne cherchez pas un nouveau « Big » ou un nouveau « Boys in the Better Land » ici. Par contre si vous aimez les mélopées midtempo et les complaintes un chouïa dépressives, A Hero’s Death fera votre bonheur. Et si l’on peut se féliciter de l’envie du groupe de ne pas jouer la carte du status quo, ce changement de cap n’est pas une réussite totale : quand, bien aidé par un Dan Carey une fois de plus très à son affaire, Fontaines D.C. joue habilement sur les textures et le clair-obscur, on en redemande –"I Don’t Belong", "Televised Mind" ou "Living in America" sont de parfaits exemples de la mue réussie et déjà très aboutie du groupe. Quant à "You Said", si l’on y remplaçait la voix de Grian Chatten par celle de Paul Banks, on tiendrait une superbe chute de studio du Interpol de la grande époque. Par contre, quand le groupe est complètement dépouillé de ses oripeaux, le maniérisme dont peut faire preuve son chanteur se révèle vite horripilant, quand ce ne sont pas les titres qui sont simplement maladroitement écrits – on pense ici à "Such A Spring" ou "Sunny".

C’est l’inconvénient d’un groupe qui revient aussi vite après un disque aussi bon : on est forcément très exigeant. Il serait malvenu de dire que Fontaines D.C. s’est pris les pieds dans le tapis avec A Hero’s Death. Mais si l’on veut que le groupe puisse s’inscrire dans la durée et marquer réellement son époque avec une musique qui lui ressemble vraiment, il faudra qu’il puise encore un peu plus dans ses réserves pour se sublimer sur la longueur d’un vrai classique dont on tient déjà ici les bases et les ingrédients principaux. Vivement la suite.