A Common Turn

Anna B Savage

City Slang  |  2021
8 / 10
par Gwen  |  le 23 février 2021

Inutile de prétendre qu’on avait pesé le potentiel d’Anna B Savage dès la parution de son premier EP en 2015. On ne peut pas être à l’affut de tous les bons coups et on ne vous enfumera pas en affirmant le contraire. Précisons tout de même que la Londonienne ne nous aura pas beaucoup laissé l’opportunité de creuser sa place dans nos playlists puisqu’entre la sortie de l'EP susmentionné (baptisé… EP, pour nous simplifier encore les choses) et celle de A Common Turn, il s’est écoulé cinq ans de silence complet.

Alors que sa carrière commençait tout juste à prendre de l’élan, sa confiance l’abandonne et son cerveau part en toupie. À l’angoisse de la page blanche se cumule une rupture amoureuse qui ne l’aidera pas à résorber le problème. Le temps de prendre soin d’elle et de remonter en selle et l’affaire est enfin mise en boîte fin 2019, prête à conquérir le monde. Bon, 2020 n’était sans doute pas la période idéale pour se rappeler au bon souvenir de son public, mais au moins le cap est franchi.

Nous voilà donc à découvrir pleinement son existence lors du visionnage de la vidéo accompagnant "Baby Grand", le (déjà) cinquième single issu de l’album. Recréant un moment d’intimité avec son premier amour après plusieurs années de séparation, elle s’y interroge sur la réalité de ses sentiments, entre ceux que cette expérience aurait pu réveiller et ceux que la mémoire a embellis avec le temps. Ces séquences, autant que la chanson, sont d’une classe folle et d’une sincérité qui vous prend à la gorge. On comprend d’ailleurs très vite qu’Anna n’a pas grand-chose à cacher.

Tout au long de sa dizaine de titres, A Common Turn passe en revue ses relations passées et les hématomes qu’elles ont laissés avec de l’élégance, de la lucidité, mais aucune sensiblerie. Les balbutiements de sa vie sexuelle sont d’ailleurs abordés sans s’embarrasser de métaphores pseudopoétiques. « He was giving me head on my unmade bed / So I tried to stay focused » avoue-t-elle sur "Chelsea #3", une ode à la masturbation féminine à la fois crue, sensuelle… et plutôt drôle. Quelque part, nous avons tous et toutes été cet(te) adolescent(e) éprouvant un coup de chaleur devant Y Tu Mama Tambien (suivi d’un certain degré de malaise si vos parents partageaient le canapé).

Pour donner corps à cette introspection, Anna manie deux armes à la perfection : sa voix et ses silences. Le fait d’avoir passé son enfance à observer ses parents, tous deux chanteurs lyriques, a dû lui donner une longueur d’avance dans la maîtrise de sa respiration, glissant du murmure à l’emphase en toute fluidité. Cela donne un chant presque baroque dont le maniérisme pourra en crisper quelques-uns, d’autant plus que les compositions de la jeune femme sont plutôt avares en refrains auxquels se cramponner. Pour les autres, Savage est suffisamment habile que pour ne pas étouffer la richesse de ses variations sous une tonne d’arrangements. Une guitare et puis c’est tout. Parfois quelques échos ou une batterie en soutien. À l’écoute de "Two", plus aventureux avec sa rupture électro, on se dit que ce serait probablement le meilleur virage à emprunter lors de ses expérimentations futures. Quoiqu’il advienne, il lui aura suffi d’un seul album pour attirer notre attention et qu’on lui fasse entièrement confiance pour la suite.