13 Organisé

13 Organisé

Rien 100 Rien  |  2020
7 / 10
par Aurélien  |  le 29 octobre 2020

À la rédaction, on ne cache plus notre admiration pour JuL – ce qui n'est pas pour plaire à certains esprits chagrins. On se demande pourtant si ces mêmes gardiens du temple qui s'époumonent en commentaires dès qu'on le mentionne seraient aussi vindicatifs en apprenant que le Rat Luciano, membre éminent de la Fonky Family, apparaissait déjà sur ses premiers disques, bien évidemment certifiés d’or et de platine. Comment un artiste aussi rare et unanimement admiré pouvait-il se mélanger à cette espèce de zoulou dont on était certain qu’il disparaîtrait comme il est arrivé, c'est-à-dire sur un TMAX ? La question elle est vite répondue : le vétéran a compris beaucoup plus tôt que nous combien l’OVNI était un pur produit de son milieu, et une vraie promesse d'avenir. Pas un hasard donc s'il cite le "Demain c’est loin" de IAM au détour d’une de ses plus tonitruantes zumbas ("En crabe"), ou qu’il attire dans son studio des fantômes comme Nessbeal, en grande forme sur "Rentrez pas dans ma tête" : il a le respect des anciens, l’admiration des plus jeunes, et il incarne l’évolution la plus logique de ce grand barnum intergénérationnel qu’est le rap marseillais. Bref, JuL est l’élu choisi pour coordonner un disque qui convoque jusqu’à trois générations de rappeurs issus de la cité phocéenne. On en rêvait, c’est désormais une réalité avec 13 Organisé.

Et en soi, c’est un aboutissement logique pour ce mec qui, à force de creuser inlassablement son sillon, a remis sa ville sur la carte du rap. Pendant que la scène parisienne se déchire entre ceux qui mettent la lumière sur Sevran et ceux qui s’acharnent à raconter une vie qui n’est plus la leur depuis leur villa à Miami, Marseille a toujours à cœur de respecter sa jeunesse, quand elle n’essaie pas de se mélanger à elle. L’esprit hip hop ? Plutôt une simple question de respect dont on aimerait bien qu’il contamine un certain auditoire qui se plait à dénigrer sans vraiment écouter. S’il est difficile de savoir qui est réellement à l’initiative d’un tel album, l’omniprésence de JuL sur le disque et ses choix esthétiques ne laissent absolument pas planer le doute : c’est lui, et lui seul qui est à la barre, avec son habituel bagage de productions ensoleillées. Chronique d’un succès annoncé, le single "Bande organisée" explose les records de streaming dès le mois d’août avec son argot marseillais, ses expressions bigger than rap (le "zumba cafew, cafew carna­val" de SoSo Maness), et déroule le tapis rouge aux douze autres titres parus début octobre et qui accueillent à peu près tout le gratin du rap avec l’accent d’Aubagne.

Grands habitués que nous sommes des disques aux castings à rallonge qui ne débouchent que sur des projets au mieux corrects (la jurisprudence 93 Empire), on ne donnait finalement pas cher de la peau de celui-ci. On y allait plutôt pour le simple plaisir de réentendre quelques voix familières qui n’ont plus donné signe de vie, à l’instar des charismatiques Octobre Rouge ou d’une Keny Arkana - ici en grande forme. La suite va néanmoins vous surprendre : conçus moins comme des morceaux que comme de gigantesques cyphers allant jusqu’à huit minutes de musique, 13 Organisé fige sur ses enregistrements un truc qui manquait parfois sur les disques kilométriques de JuL : l’énergie de ses Planète Rap truffés de moments dingues, preuve parfaite qu’au-delà de son statut d’impeccable faiseur de tubes, c’est sur le terrain du freestyle qu’il expérimente et prouve qu’il est l’un des rappeurs les plus accomplis en activité.

En retour, ça permet à des phénomènes comme SCH ou Kofs de sortir un peu de leurs terrains trap/drill pour embrasser les BPM des productions spontanées de l’OVNI, et le plaisir est partagé par toute cette fine équipe bien heureuse de s’extirper de ses terrains de jeu habituels, d'oublier les étiquettes d’"anciens" ou de "nouveaux". Le plaisir est communicatif, chacun·e y va de sa petite originalité (mention spéciale à un Soso Maness sur le toit du monde) dans un climat de saine concurrence qui conduit à envoyer un couplet meilleur que le précédent - même l’Algerino ne fait pas tâche, et Soprano arrive à nous rappeler aux bons souvenirs de l’époque Psy 4 de la Rime.

Cerise sur le gâteau, et histoire de mettre une bonne fois pour toutes en PLS les puristes de la première heure, "Je suis Marseille" reprend la production du "Marseille la nuit" d’IAM le temps d’un freestyle improbable dans lequel Akhenaton donne la réplique à JuL. Il n’en fallait pas plus pour nous convaincre du bienfondé d’un tel crossover, et de nous refiler l'envie de ressortir des cartons Sol Invictus, Sad Hill, les B.O. de Taxi et de Comme un aimant, ou la moins connue (mais prophétique) compilation Electro Cypher orchestrée par AKH. Mais si vous êtes trop jeunes pour avoir connu cette période faste, rassurez-vous : il y a assez de refrains à hurler comme des mantras dans le Vélodrome, en attendant que ce lieu de pèlerinage rouvre ses portes à toute la ville qu’il abrite, le spectre de la COVID loin de sa pelouse.

Le goût des autres :