Dossier

Wake Up The Dead #30

par Simon, le 3 février 2026

Nouvelle édition en forme de best-of final pour Wake Up The Dead, notre dossier consacré aux choses à retenir dans l'actualité des musiques violentes. Difficile de dire adieu à une année 2025 qui fut intensément riche de sorties de qualité. Du coup, avant d'attaquer officiellement 2026 et son cortège d'albums à se taper la tête au mur, vous trouverez ici un mélange entre disques du dernier trimestre et sorties plus anciennes tout simplement immanquables. Pour le reste, vous connaissez le programme.

Evoken

Mendacium

Simon

Mendacium représente à lui seul tout le vain combat qui est ici mené pour tenter de parler dans les temps de tout ce qui vaudrait la peine dans la scène metal. Il est impossible que ce disque soit absent d'un top un tant soit peu sérieux en la matière. A peu de choses près, il est le disque funeral doom de cette année. Il est sorti en octobre de l'année passée sur Profound Lore et pourtant cette chronique ne vous parviendra qu'en février de cette année. Mais rangeons vite notre amertume car, après tout, il serait quasiment impossible de tout couvrir tant l'année metal 2025 a été délicieuse. Mendacium donc, ou l'histoire d'un moine bénédictin au quatorzième siècle qui se voit, pour des raisons physiques et mentales, assigné à résidence dans une chambre de son monastère. Au moment de prier son Dieu du matin au soir, celui-ci fait la rencontre d'une entité malveillante, et c'est là que tout a basculé monsieur le juge. Difficile de parler de ce neuvième album sans insister sur la trame narrative qui l'entoure car Mendacium ce n'est que ça : de la narration et du désespoir, à la limite du film audio. Un disque en forme de dialogue permanent entre le moine et son indésirable hôte, ce chassé-croisé lyrique et obscur qui se joue dans ce qui ressemble à un grand château musical, rempli de pièces empoussiérées, d'alcôves trop basses et de couloirs étroits. Cette heure de musique (Evoken n'aime pas se presser quand il se raconte) possède en elle toute la substance et la matière nécessaire pour dépeindre une grande fresque horrifique dessinée sur mesure. Avec un équilibre parfait entre la lourdeur de ses moments calmes, ses accélérations death acides et ses synthés spectraux, Evoken finit son tour de force en s'incarnant successivement dans la peau des deux personnages. Une sorte de Horla permanent, qui donne envie de protéger son dos en permanence , où la peur est partout. Ca en devient presque vampirique tant Mendacium est un disque qui va chercher son auditeur là où il se cache, pour en sucer la force vitale avec une grâce morbide. Vous pouvez y aller les yeux fermés, c'est un des grands moments de 2025.

Species

Changelings

Simon

Aussi bizarre que ça puisse sonner, quand j'entends un bon disque de thrash metal progressif et technique, je le sais immédiatement. Et cette année, il n'y en aura que pour Species et son Changelings, je vous le dis. Polonais et signés sur 20 Buck Spin – label qui aura enchaîné un sans faute absolu en 2025 – Species est responsable avec son deuxième album d'une des plus grosses tartines de thrash de l'année. Peut-être pas en termes de durée de jeu mais en nombre d'idées par morceaux et, surtout, mais alors surtout, en termes de fun à la seconde. Parce que Changelings se résume en trois mots : technique, immédiateté et énergie. Le genre de machines montée sur ressort qui consomme cinquante litres de sans plomb 95 au kilomètre, qui convoque sans problème tout ce que le genre a produit de meilleur depuis trente-cinq ans : Coroner (qui a également sorti un très bon album en 2025), Voivod, Watchtower, Atheist ou encore Vektor. Du survitaminé qui réveille au petit-déjeuner, qui hésite en permanence entre écrire une thèse de musicologie, faire du skateboard sur la Rainbow Road et tourner une série tragi-comique à succès. Et Species tape toutes ses balles sur la ligne avec une facilité insultante, prend trente-six détours sans jamais se perdre, en se permettant même d'avoir dans la voix et le groove général l'ombre persistante d'un Chuck Schuldiner ressuscité. Pas besoin d'en dire plus, ruez-vous sur celui-là.

Innumerable Forms

Pain Effulgence

Simon

Ce dossier servant aussi maladroitement de best-of non-exhaustif de ce qui n'a pas encore été discuté en 2025 dans ces pages, il nous était impossible de ne pas évoquer le retour en grâce de Innumerable Forms. Connu pour être le side-project de Chris Ulsh (batteur du légendaire Power Trip et guitariste de Mammoth Grinder) et Connor Donnegan (batteur de Genocide Pact), Innumerable Forms est surtout un groupe qui a sans cesse muté, de ses débuts va-t'en-guerre au présent Pain Effulgence, pour devenir aujourd'hui un vrai groupe qui compte. A tel point que dans la catégorie extrêmement disputée qu'est le death/doom – équivalent des poids légers en MMA – il y a peu de disques qui pourront vraiment rivaliser avec ce troisième album des Américains. Car là où le groupe avait commencé avec la fureur au bide, Pain Effulgence finit la mutation de ces super-méchants en machine de tristesse haineuse, désormais sûrs de leur trajectoire commune et de la façon d'en faire pleinement profiter du voyage. Si d'apparence Innumerable Forms n'a plus besoin d'en jeter plein à la figure pour se faire entendre, c'est désormais dans sa justesse et sa précision que le groupe brillera, démontrant une compréhension du genre bien au-delà de ses pairs. C'est magnifiquement technique, acide pile au bon endroit (c'est à dire presque tout le temps), désespéré comme une journée sans pain et persistant dans la marque qu'il laisse à la réécoute. Un disque plein, composé avec une maturité qui laisserait à penser que le meilleur est seulement à venir. Car si Innumerable Forms a toujours composé des grands titres, les voilà aujourd'hui capable d'écrire de grands albums. Et celui-là est fait pour rester.

Yellow Eyes

Confusion Gate

Simon

Il y a deux choses qui nous tapent sur le système avec Yellow Eyes. La première, c'est une évidence, c'est la capacité qu'a ce monde ingrat à ne pas reconnaître la formation new-yorkaise à sa juste valeur. Combien d'albums de la trempe de Immersion Trench Reverie faudra-t-il encore pour que Yellow Eyes soit enfin célébré comme l'un des tous meilleurs groupes de post-black metal de sa génération ? Et quand on dit « post » ici, c'est bien parce que cette musique n'est pas assez divergente pour être qualifiée d'expérimentale, ni assez traditionaliste pour être simplement qualifiée simplement de black metal. Si la musique électronique de club a l'intelligent dance music comme contrepoint un peu élitiste, le black metal trve kvlt pourrait tout à fait se faire snober par son cousin malin, l'intelligent black metal (ou IBM pour les intimes). Et là, soyez sûrs que Yellow Eyes serait premier de cordée. Passé ce rapport un peu facile (à tout le moins futile) entre ce qui serait supposé être intelligent de ce qui ne l'est pas – et de l'impact quasi nul sur le plaisir à écouter ces disques - on peut surtout aborder sur la deuxième chose qui casse un peu les noisettes avec les Américains. Comment parle-t-on de Confusion Gate ? Comment parle-t-on d'un groupe qui énerve tout le temps à savoir tout faire. Monté sur une base de black metal trad – entendez une base faite de chants de chien, de tremolo zinzin et de batteries en tout-droit – Yellow Eyes taquine tout : le black atmosphérique cascadien (cette ouverture sur « The Thought of Death », mamma mia), la dissonance extrême (« Suspension Moon », mamma mia bis), les inspirations folk et pagan, l'écriture qui va du lisible au légèrement cacophonique, le grand drama dans la narration, la profondeur de ses textes. Confusion Gate est insultant jusque dans sa longueur : soixante minutes pour dix titres qui passent en un clignement d'yeux. Yellow Eyes en deviendrait presque chiant de son immaculée perfection : il coche toutes les cases en meilleur élève de classe, donne les réponses avant que la question ne soit achevée et ne peut même pas être taxé d'être un satané poseur tellement ça déroule avec la plus brillante des intelligences. Outrancier.

Vile Apparition

Malignity

Simon

La chose la plus satisfaisante avec le brutal death metal, outre sa jouissive sur violence, est sa capacité à grandir dans l'oreille avec le temps. Souvent vue comme un Everest de la bêtise aveugle, le genre serait plutôt une femme prude, qui ne se dévoile qu'avec la bonne dose d'écoutes, d'abnégation et d'implication dans l'effort. Mais avant tout, vous souffrirez. A chaque fois. Malignity est clairement de cette famille-là, de ces disques qui se méritent, avant de s'ouvrir et de finalement s'offrir dans toute sa gloire. Un death metal qui sent l'angoisse et la violence frontale, charnu comme une pomme trop mûre, rempli d'aboiements sauvageons et de riffs dégrossis à la serpe rouillée. Mais ce nouveau Vile Apparition c'est aussi une technicité tout en dynamisme, un bulldozer qui ne sacrifie jamais rien de son groove moderne malgré des signatures temporelles extrêmement punitives dès qu'il s'agit de faire autre choses que de pilonner comme un sourd. Symbole de cette inclinaison à faire danser ce monolithe d'agressivité, cette guitare basse quasiment jazz qui claque dans des micro-interstices, et qui est l'un des témoins de toute la finesse qu'on peut trouver dans cette fosse à purin. Finesse qui n'est pas sans rappeler le meilleur de Cryptopsy, à commencer par None So Vile (dans une version moins grind), où la technicité frôlait l'absurde, à condition d'éprouver son oreille pour y déceler un quelconque sens de la compréhension. Pour le reste, c'est une magnifique tranche de gras qui nous est ici proposée : persillage en masse et maturation au jour près. Ça ne sent pas toujours bon, et c'est ça qui est bon.

Morbikon

Lost Within The Astral Crypts

Simon

Si l'évocation du groupe Cannabis Corpse vous fera, comme moi, toujours rire, vous serez déçus d'apprendre que le légendaire groupe de death metal parodique a mis fin à ses activités en octobre de l'année passée. Exit donc les blagues weedesques sur le dos d'un des groupes de death metal les plus légendaires du monde (Cannibal Corpse, au cas où tu serais déjà largué dans la discussion). Landphil se retrouve donc avec un side-project de moins, lui qui mène de front une carrière déjà bien remplie au coeur de Municipal Waste et Iron Reagan. Sans trop forcer, et accompagné de Vreth (charismatique chanteur de ...In Oceans et Finntroll), Landphil ressuscite Morbikon d'entre les morts et signe ici un deuxième album assez intouchable. Le groupe met définitivement de côté les pitreries et remonte dans le véhicule atmoblack qui avait fait le succès discret de Ov Mournful Twilight en 2022. Plus consistante, plus technique, mieux écrite que par le passé : la cuvée Lost Within The Astral Crypts impressionne par sa justesse d'exécution, sa précision dans tous les arrangements mélodiques (ce duo de guitares est honteux de facilité), sa fureur thrash et son hommage plus ou moins caché à Immortal. Si on conçoit sans problème que Morbikon sorte un disque de black/thrash atmosphérique et lyrique de cette trempe, on demeure quand même abasourdi de voir à quel point cette bande, une fois prise au complet, sait jouer absolument tout le metal du monde dans leurs projets respectifs. Thrash, hardcore, death metal, black metal industriel, folk metal ? Oui. Et maintenant cet hybride blackened thrash de très haute tenue. Les couteaux-suisses du metal-jeu , sans aucun doute.

One of Nine

Dawn of The Iron Shadow

Simon

Béni soit le moment où One of Nine a décidé de créer une entité black metal intégralement versée dans l'univers de J.R.R. Tolkien. Certains me diront que ces deux mondes vont ensemble comme le pain et le boursin, que la culture nerd a toujours fait partie de cette bête musicale immonde, mais vous ne gâcherez pas notre envie de nous rouler dans cette boue mentale comme un sanglier sauvage. D'autant plus qu'ici tout est dédié au mètre-étalon de l'heroic fantasy, plus précisément à son Silmarion éternel : paroles, esthétique et ambiances ne causent que de la chose. Et c'est tant mieux. Vous le savez donc avant même de l'entendre : Dawn of The Iron Shadow est un savoureux mélange de black metal épique, de moments plus pagan et bien entendu de dungeon synth caverneux. Et caverneux, cet album l'est intensément. One of Nine fait le choix judicieux de partir sur une production pas si claire que ça, refusant la lumière éclatante (et l'esthétique probablement trop high fantasy qui aurait été avec) pour de la grosse chevauchée musicale qui finira sa légende dans des grimoires poussiéreux - ou dans un Folio Poche de la Fnac, c'est selon. Accompagnés ci et là par leurs copains de longue date Lamp of Murmuur et Hulder, One of Nine fait exactement ce qu'on attend de lui avec une application toute naturelle : de l'épique partout et tout le temps, de l'heroic fantasy en tube, du clavier, de la chanson à hurler le coeur tourné vers Eru Ilúvatar, qui doit presque tout à sa maîtrise des ambiances et à quelques moments de très grande gloire punk. Vivement la version longue.

Enterré Vivant

Akuzaï

Simon

Impossible de terminer ce tour d'horizon de l'année metal 2025 sans parler de Akuzaï. Enfin si, à condition de s'en tenir à ce qui a fait la une des papiers un peu institutionnels, on pourrait très bien se passer de cette chronique. Car le nouveau Enterré Vivant a été l'un des disques les plus injustement passés sous silence l'année passée. Un constat un peu tristoune d'autant plus qu'il suffit en général d'une seule écoute pour devenir un fervent défenseur de cette union franco-japonaise. Un duo tout sauf classique (Sakrifiss/Erroiak) qui fait le pont entre deux cultures, uni par la même passion pour le black metal atmosphérique et les bizarreries traditionalistes. Monté sur les dix pêchés bouddhistes, Akuzaï est un disque étrange, occulte et extrêmement terre-à-terre. Les moyens musicaux sont simples, et la production délicieusement raw ne manque jamais de nous rappeler que ce n'est pas tout de balancer une grosse salade de riffs, encore faut-il avoir les bons. Et quand l'habillage est simple, il y a naturellement moins d'endroits où se cacher. Ce genre de combat se gagne dans un deuxième temps via l'incarnation et, à cet endroit, la paire vocale impressionne tout du long. C'est d'ailleurs là que réside toute la bizarrerie vivace d'Enterré Vivant, dans ces diatribes morbides, gollumesques, déformées et bestiales qui dérangent autant qu'elles régalent. A partir de là, la paire peut divaguer au beau milieu d'un mix/mastering volontairement hasardeux, où les superpositions sonores tiendraient presque de la tentative concrète ou electro-acoustique, où les interludes traditionnelles viennent se rajouter au reste comme un collage dadaïste incertain et macabre. Si vous nous lisez, sachez que vous êtes écoutés.