Dossier

Marque Ta Page #17

par la rédaction, le 18 février 2026

Un adage dit qu’un enfant qui lit, c’est un adulte qui pense. Par extension, on pourrait dire qu’un adulte qui lit, c’est une personne qui se montre proactive par rapport à ce qui l’intéresse. Mais alors quelqu’un qui lit quelque chose en rapport avec la musique, c’est carrément un être qui ne se laisse pas guider par le dictat des algorithmes. Et pour l’aider dans ses choix, on a décidé, chez Goûte Mes Disques, de réhabiliter un vieux dossier qu’on avait laissé à l’abandon ces dernières années. Les raisons de ce laissez-aller, on ne les connait pas nous-mêmes, mais après réflexion, on s’est dit que ce serait trop con de ne pas continuer à aiguiller notre lectorat vers des ouvrages qui déplient avec talent l’une ou l’autre dimension de la musique. On reprend donc les choses là où on les avait laissées en 2022 et on revient avec des propositions de lectures qui ont attiré notre attention au travers, ici, de trois ouvrages récents.

Hardcore - 40 ans de rage de Black Flag à Turnstile

Rod Glacial

Le hardcore est-il soluble dans l’absurdie des Grammy ? 2026 a répondu à l’affirmative en faisant gagner la récompense du meilleur album rock et celle de la performance metal à Turnstile. De quoi alimenter pendant un certain temps les débats dans le pit, où vous y croiserez probablement Rod Glacial. Détenant du titre un poil ronflant de Rock, Metal & Country Global Music Editor chez Deezer, Rod est tombé dans la marmite de boisson énergisante (il est straight edge) du hardcore depuis la fin des années 90 et a publié un pavé d’1,3kg et pas loin de 300 pages sur cette passion. Avec Brendan Yates, frontman de Turnstile, en couverture. La boucle est bouclée. Bible s’adressant autant aux spécialistes du two-step qu’aux gens pour qui le hardcore se limite à un disque de Black Flag, le bouquin revient sur les origines de ce mouvement underground jusqu’aux scènes actuelles les plus bankable. Chaque période a droit à son analyse, chaque sous-genre de sous-genre est décortiqué. Focus sur les groupes et labels, discographie idéale, coin merch et look… L’ouvrage se veut le plus exhaustif possible et réussit à rendre haut la main hommage à une contre-culture qui est plus vivante que jamais. Rod y va même parfois de sa petite anecdote et appréciation personnelle, tel un Père Castor du moshpit. Malgré son aspect encyclopédique, le parpaing HARDCORE est digeste et aussi fluide que mes enchaînements de coups de pieds circulaires devant du beatdown. Le livre est aussi absolument plein à craquer de photographies d’époque et de visuels de pochettes et flyers. Le clin d’oeil à la culture fanzine et DIY est évident et du plus bel effet. Impossible de ne pas avoir des étoiles dans les yeux en tombant sur des dates dantesques qui se produisaient lorsque tu étais encore dans les roubignolles de ton daron.

HARDCORE IS FOR THE KIDS BY THE KIDS.

(Nikolaï)

Glacial (Rod), Hardcore - 40 ans de rage de Black Flag à Turnstile
Paris, Marabout, 2025, 290 pages

Les Années Bloghouse

Maxime Delcourt

Entre 2005 et 2011, alors que les blogs et MySpace redessinaient les règles du jeu, une scène électro rebelle a pris son envol. Justice, DJ Mehdi, Surkin, Para One, Boys Noize, Uffie, Aeroplane, Crookers, A-Trak : tous ont saisi les mutations en cours — dématérialisation, effondrement du support physique, accès massif aux outils de production — pour imposer leur marque. Le home-studio devient leur QG, l’excès leur signature. Cette période, électrique et instable, défilait à cent à l’heure. Chaque semaine apportait son lot de révélations, de coups de foudre, de déceptions, d’incompréhensions. L’ouvrage en restitue le tumulte sans mélancolie, avec une rigueur qui n’exclut jamais l’émotion. Il y a, chez celles et ceux qui ont traversé ce cyclone, une conviction rare : durer cinq ans peut peser plus lourd que s’éterniser quinze. L’auteur ne triche pas, ne force pas le trait. C’est documenté, tendu, cohérent. Le chaos y trouve son architecture. C'est tout le talent de l'auteur : il ne raconte pas seulement une époque, il en restitue le souffle. Parce qu'il évite l'écueil de la nostalgie pour mieux capturer ce qui, dans ce chaos créatif, résonne encore aujourd'hui. Parce qu'il donne la parole à celles et ceux dont la lucidité est précieuse. Parce qu'il est écrit avec une exigence qui force le respect — documenté sans être poussiéreux, vibrant sans être complaisant. Et parce qu'au fond, ce livre ne parle pas que de musique : il parle de ce qui naît quand tout se défait, quand les repères sautent, quand une génération décide de tout inventer ailleurs.

(Nico P.)

Delcourt (Maxime), Les Années Bloghouse - D'Ed Banger à Myspace, itinéraires croisés d'une génération de fluokids
Marseille, Le Mot et Le Reste, 256 pages

LCD Soundsystem

A Disco Pogo Tribute

Si l’électroencéphalogramme de la presse musicale telle qu’on l’a connue à son apogée n’est pas encore totalement plat, il est suffisamment inquiétant pour que le secteur passe le plus clair de son temps aux soins intensifs. Et si nombre de publications ayant fait notre écolage dans les années 90 et 2000 ont choisi d’arrêter les frais, certains résistants n’ont jamais arrêté d’y croire. 18 ans après la disparition de Jockey Slut, publication britannique de référence, ses fondateurs Paul Benney et John Burgess ont relancé en 2022 Disco Pogo, magazine bi-annuel qui tape dans une niche qui aime la D.A. chiadée, les articles longs et le papier épais. Parallèlement à ce pari risqué, Disco Pogo a eu une excellente idée : éditer des ouvrages conséquents consacrés à des figures incontournables de notre époque, en amalgamant articles ou interviews issus des archives de Jockey Slut, et nouveaux contenus. Après Aphex Twin (on l’a lu, c’est super) et Daft Punk (on l’a pas lu, mais c’est probablement super), c’est la personnalité de James Murphy qui fait l’objet d’une brique de 300 pages magnifiquement agencée et dont la variété des contenus permet de mieux appréhender ce drôle d’oiseau qui n’était pas destiné à devenir une sorte de David Bowie de la gen X. Cet ouvrage s’adresse surtout à un public extrêmement large : qu’on soit un noob ou un nerd, qu’on ne connaisse que quelques titres de LCD Soundsystem ou qu’on soit capable de lister toutes les références du catalogue DFA, qu’on soit arrivé à LCD Soundsystem en voyant Kendall Roy écouter « North American Scum » dans "Succession" ou qu’on ait vécu l’émergence du projet sans vraiment l’intellectualiser,  tout le monde y trouvera son compte. Et surtout, plutôt que de céder à la tentation hagiographique propre à ce genre d’initiative, l’ouvrage préfère laisser la parole à une palette d’intervenants suffisamment variée pour dessiner le portrait juste mais contrasté que l’on était venu chercher.

(Jeff)

LCD Soundsystem
Londres, Disco Pogo, 2025, 308 pages