Dossier

Fred again.., chef d'orchestre du Cool Britannia 2.0

par Nico P, le 2 mars 2026

Il y a des images qui ne vous lâchent plus. Celle d’Ewan McGregor dévalant une rue d’Édimbourg au rythme du "Lust For Life" d’Iggy Pop, poursuivi par les flics, le sourire aux lèvres et l’adrénaline en overdose, en fait partie. Trainspotting, en 1996, n’était pas qu’un film sur la came et la désillusion. C’était un manifeste générationnel, une déclaration d’amour à cette Cool Britannia qui faisait alors fantasmer le monde, monde qui se permettait de rire un peu après le tunnel et la chute de son icône, Cobain. Londres était le nombril de la planète culturelle. Oasis et Blur se battaient dans les charts, Damien Hirst embaumait des requins, Tony Blair faisait des promesses, et Alexander McQueen taillait ses costumes sur mesure. Et au cœur de cette bande-son, il y avait Underworld et son "Born Slippy", mantra techno qui résonnait comme un cri de guerre existentiel.

Puis, la gueule de bois est arrivée. Le cool s’est institutionnalisé, la créativité s’est marchandisée, Tony Blair a merdé, Noel Gallagher a cessé d’être le grand compositeur de son temps, et l’Angleterre a progressivement arrêté d’être cet aimant à rêves. Pendant près de trois décennies, on a cherché celui ou celle qui rallumerait la mèche. On a cru le trouver dans les guitares des Arctic Monkeys, dans l’attitude bravache des Libertines, dans le dubstep minimal de Burial. Mais quelque chose manquait toujours. Une synthèse. Une vision capable de rassembler les fantômes du passé et les promesses du futur.

Frederick John Philip Gibson, de son nom complet, n’est pas arrivé là par hasard. Disons-le d'emblée : on aimerait parfois, souvent, chaque matin, le détester. Sa bienveillance, cette façon de bien faire, sans déborder. On guette le faux pas, l'instant où le masque tombera. Mais Fred Again.. est hyperactif, présent sur tous les fronts avec une énergie si constante qu'elle en devient difficilement simulable. Et personne, à ce jour, ne l'a pris en défaut. Alors on finit par baisser la garde, frustré mais conquis. Il a longtemps travaillé dans l'ombre, pour Brian Eno qui l’a formé dans ses studios, ou façonnant des tubes pour Ed Sheeran, George Ezra ou Stormzy. Puis est venu le tube avec The Blessed Madonna, et une cascade de célébrités. Mais c'est lorsqu'il a émergé sous son propre nom, avec ses Actual Life et ses carnets de bord sonores, que la donne a changé. Soudain, on ne voyait plus que lui. Il était partout. Dans les playlists des ados TikTok, dans les sets de Skrillex, dans les playlists contemplatives des trentenaires en crise. Il était ce point de convergence improbable, ce citoyen du monde capable de produire un morceau de rap taillé sur mesure pour Denzel Curry le matin, et de composer une nappe ambient avec Brian Eno le soir.

Mais c'est précisément cette ubiquité qui intrigue. Car si Fred Again.. semble pouvoir naviguer sur toutes les eaux, il y a un tournant récent dans sa carrière. On le sent arrivé à un point où il ne collectionne plus seulement les collaborations prestigieuses, mais où il éprouve le besoin de rendre à ceux qui lui ont tant donné en émotions. C'est cette nouvelle phase, ce désir de revival, qui lui fait aujourd'hui tendre la main aux fantômes de la Cool Britannia, ou plutôt de son fantasme désormais évanoui. C'était il y a quelques jours, sur la belle scène de l’Alexandra Palace, à Londres. Le musicien y a convié Mike Skinner (The Streets) ainsi que les légendes d'Underworld pour revisiter ensemble "Born Slippy". Le rappeur de Birmingham s’empare du micro avec une ferveur manifeste pour livrer son "Weak Become Heroes", désormais vieux de vingt ans, en introduction de ce classique de 1996. Et puis il y a eu cette autre image, folle, celle de JME – le frère de Skepta, et l'un des parrains du grime britannique – invité à poser sa voix rugueuse sur les productions vaporeuses de Fred. Voir le visage du grime le plus underground partager la scène avec ce faiseur de ponts n’est rien moins que saisissant, tout du moins révélateur.

Bien sûr, le compteur des vues n’a pas manqué de s’affoler. C’était une passation de témoin. Skinner, qui avait capturé l’âme des nuits blanches et des lendemains de cuite du début des années 2000, retrouvait une résonance contemporaine. Pour toute une génération qui n’avait pas connu Original Pirate Material à sa sortie, Fred Again.. a offert une porte d’entrée dans ce panthéon, non comme un artefact poussiéreux, mais comme une influence toujours vivante, toujours vibrante. Rick Smith et Karl Hyde, ces vétérans de la rave, se retrouvent eux projetés dans un contexte nouveau, leurs nappes synthétiques mariées à des productions du XXIe siècle.

Cette démarche n’est pas anodine. Construire l’avenir (s'il joue certes les archéologues, cela ne l'empêche pas de mettre en avant Romy ou Ezra Collective) sur des fondations solides. Assumer que le geste le plus subversif, parfois, est de tendre la main à ses aînés pour leur dire : "J’ai besoin de toi pour inventer la suite". C’est exactement ce que fait Fred Again.. Il ne sample pas passivement, il ne pille pas un catalogue avec cynisme. Il invite, il convoque, il fait exister ensemble des mondes qui s’ignoraient. Il prouve que le garage, la bass music, la drill, l’électronique des raves et la pop mélancolique ne sont pas des catégories étanches, mais les chapitres épars d’une même histoire. Celle de la musique britannique. Celle d’une île qui, malgré le Brexit, malgré la morosité ambiante, continue d’irradier.

Et c’est là que se niche notre attachement profond. On aime Fred Again.. quand il joue les archéologues. Quand il exhume les racines d’un arbre qu’on croyait mort. Quand il pose sa patte sur un classique d’Underworld et que soudain, trente ans s’effacent, et on se retrouve à danser comme si c’était la première fois. Il y a dans ses productions une mélancolie heureuse, une façon de regarder en arrière pour mieux sauter en avant. Il capte l’énergie des raves des années 90, la retravaille avec les outils d’aujourd’hui, et la renvoie vers des foules qui n’étaient pas nées à l’époque de Trainspotting. C’est un tour de passe-passe temporel, une machine à voyager dans le son.

Alors oui, on pourrait réduire Fred Again.. à ce rôle de pont jeté entre les générations. Mais ce serait oublier qu’il est aussi, paradoxalement, l’un des artistes les plus résolument tournés vers l’avenir de sa génération. Ses méthodes de travail sont celles du XXIe siècle, il est enfant de l’ère numérique, celui qui comprend que la musique n’est plus un objet fini mais un flux permanent, une conversation continue avec son public. Fred Again.. n’est jamais aussi cool que lorsqu’il évoque le passé. Pourtant, il incarne plus que quiconque une forme d’avenir. Toute sa puissance évocatrice, cette capacité à nous serrer le cœur en convoquant Underworld ou Mike Skinner, puise dans une matière révolue. Et en même temps, sa méthode, son outillage, sa façon d’habiter le monde musical le propulsent aux avant-postes de ce que sera la musique demain. Il est à la fois le gardien du temple et l’architecte de la tour de verre qui pousse à côté. Peut-être est-ce là la définition ultime du cool britannique, celui qu’on croyait perdu. Ni la rupture brutale, ni la conservation poussiéreuse. Mais cette capacité miraculeuse à faire dialoguer les époques, à tenir la main des fantômes tout en guidant les vivants vers l’inconnu. Fred Again.. ne ressuscite pas la Cool Britannia, non, il en invente une nouvelle version, hybride, connectée, paradoxale. Une Cool Britannia 2.0, faute de meilleur titre, qui regarde dans le rétroviseur tout en accélérant. C’est dangereux, mais diablement excitant.