Viribus Unitis

1914

Napalm Records – 2026
par Simon, le 15 janvier 2026
8

Certains disques sont la promesse définitive de grands moments d'immersion. Pas simplement parce qu'ils sont bons en tant que tels, mais parce que les groupes qui les créent ne savent rien faire d'autre que pousser les curseurs de la narration au maximum. De manière obsessionnelle, en forçant le thème jusqu'à ne plus vivre en dehors de l'environnement qu'ils ont façonné. Certains artistes ont, au cours de leur carrière, l'envie irrémédiable de s'abandonner à un album-concept pour faire respirer une discographie – prenons simplement David Bowie et la création de Ziggy Stardust pour son cinquième album. D'autres, plus extrêmes dans la démarche, ne conçoivent leur histoire complète que sous la forme d'une carrière-concept. C'est le cas de 1914, groupe ukrainien dont chaque nouvel album est devenu avec le temps un véritable rendez-vous avec l'histoire, la leur dans un premier temps, et puis la nôtre en tant qu'Européens continentaux. Simplement parce que 1914 ne sait parler que d'une chose : la première guerre mondiale.

Enfin parler, c'est un grand mot. 1914 vit et respire littéralement au rythme de la « der des ders », s'en nourrit historiquement, factuellement, esthétiquement et narrativement pour sortir depuis dix ans ce qu'il serait de bon ton d'appeler, aussi bizarrement que ça puisse sonner, des grands disques de guerre. Viribus Unitis – de la devise de François-Joseph Ier, alors à la tête de l'Empire Austro-Hongrois au lancement de la guerre – quatrième album des Ukrainiens, déjà considéré comme le magnum opus du groupe, ne dérogera en rien à la règle. On pourrait évidemment rentrer dans des méandres techniques (on le fera un peu, d'ailleurs) pour expliquer ce qui fait le sel de ce blackened death-doom, mais au fil des écoutes ils s'avère que l'essentiel est ailleurs. Comme toujours avec 1914, il s'agit rapidement d'une musique qui se saisit et s'intègre surtout pour ce qu'il a à proposer dans son ensemble. Dans sa réalité musicale, évidemment, mais également graphique, lyricale et environnementale. Pris comme une fresque – ce dans quoi il brille le plus – Viribus Unitis impressionne par sa capacité à imprimer sur son auditeur tout ce qui fait l'intensité douloureuse de cette boucherie qui condense en elle tout ce que l'homme a pu commettre de plus sale, de plus obstiné et de plus humain.

Viribus Unitis évolue sans cesse, au rythme de sa progression chronologique – l'idée est ici de suivre un soldat ukrainien de 1914 au fil de ses déplacements, de la Pologne jusqu'à son emprisonnement en Italie, puis son retour au foyer avant d'être contraint à retourner à la guerre éternelle – entre scène de violence mises en musique, enregistrements de chants de patriotes au phonogramme et pièces symphoniques tire-larmes. Le premier bloc ne se conçoit que comme une retranscription aurale de ce que la guerre a pu produire de pire : du blast beat en ligne presque droite en guise de tir de pilonnage incessant, un duo de guitares qui recharge en permanence et un 2nd Division, 147th Infantry Regiment, Senior Lieutenant Dietmar Kumarberg (ce n'est pas une blague) au chant qui hurle ses ordres par dessus le fracas, raconte les corps qui éclatent, les vomissements et syndromes post-traumatiques en direct. Rien de bien étonnant pour une musique de tranchées.

La deuxième moitié – dont le magnifique « 1918 » en trois parties pour 18 minutes – ralentit quelque peu la cadence et rentre dans le vif plus doom du sujet. Death/doom puissant qui s'accompagne d'une dimension tristement lyrique, presque symphonique, jusqu'à un final déclamé par le chanteur néo-folk de Rome avant de laisser sa place à des chants solitaires de soldats qui auront bientôt fini de tout perdre. Le voyage au bout de l'enfer se clôture sans qu'on l'aie vraiment vu passer. Pour être sûr d'en avoir saisi toute la substance, on se le repasse, encore et encore. Et ce qui aurait pu se contenter d'être une jolie (mais simple) ratonnade black/death/doom se révèle bien dans le rôle du grand documentaire viscéral qu'il avait vocation à incarner. Une lecture violente et sans fard – qui renvoie à la guerre menée par leur propre contrée au moment de l'écriture de cette chronique – du plus grand conflit armé de l'histoire, avec tout ce que ça implique d'images, d'humeurs et d'impressions sur les corps. A ce jeu là, 1914 n'a aucun équivalent (pas même Kanonfieber). Une vraie démonstration de force.