Trying Times
James Blake
Désormais libéré des contraintes inhérentes à un contrat avec UMG, l’Anglais nous revient avec un septième album solo qu’il qualifie de plus libre et plus honnête de sa carrière. Si on ne le contredira pas sur le système prédateur et inégalitaire mis en place par les mastodontes du secteur, James Blake n’a jamais donné l’impression d’être baillonné par son employeur, qui l’aura laissé travailler – visiblement pour des cacahuètes – avec certains des artistes les plus pesants du globe (Kendrick Lamar, Rosalìa, Frank Ocean) ou s’offrir du temps de studio avec quelques-uns des producteurs les plus légendaires de notre ère (Metro Boomin, Brian Eno, Rick Rubin).
Et à l’écoute de Trying Times, on a très envie de penser que si c’est bien dans une prison qu’il avait le sentiment d’évoluer, celle-ci était dorée. Mais lui que l’on estimait pour la finesse de son propos a choisi d’enfiler son costume de Captain Obvious en optant pour un titre (littéralement « les temps sont durs ») et un artwork (regardez, je fais de l’assiette chinoise) à la double lecture : la musique comme un moyen de reprendre le contrôle sur le processus créatif, et au passage de nous aider à naviguer une période de l’humanité incroyablement complexe. Une note d’intention tout à fait louable, mais qui dans les faits se matérialise par un album qui donne surtout l’impression de faire le bilan d’une carrière qui aura vu James Blake se créer une univers d’une richesse que l’on ne soupçonnait pas à l’époque où le petit prince du post-dubstep opérait sa première mue pour notre plus grand déplaisir.
Sur Trying Times, la liberté a donc un sévère goût de déjà-entendu. Mais est-ce que cela revient à dire que le disque est mauvais ? Bien sûr que non. Soul, pop, musique de chambre, hip hop ou post-dubstep continuent de se télescoper dans un ballet parfaitement chorégraphié, et la maîtrise – technique et vocale – dont fait encore preuve James Blake suffit à rendre l’écoute de l’album tout à fait délicieuse. Il faut ajouter à cela une capacité à nous caresser dans le sens du poil avec une douceur réconfortante, que ce soit en samplant le « I Luv U » de Dizzee Rascal (sur « Days Go By ») ou en célébrant son alchimie avec son compatriote Dave le temps d’une prod qui nous confirme que la drill peut avoir des sentiments (« Doesn't Just Happen »). Et si James Blake semble trouver une forme de confort dans sa nouvelle condition d’indépendant, ce n’est pas sans risque : certains titres sonnent parfois un peu creux, et mériteraient un accès de colère bien légitime s’ils n’étaient pas à chaque fois suivis d’une composition à la beauté renversante – on pense à l’enchaînement « I Had A Dream That Shook My Hand » / « Trying Times ».
Malgré ses nombreuses qualités, Trying Times est un disque paradoxal en ce sens que la liberté qu’il revendique se traduit par des compositions prévisibles à l’échelle d’un artiste qu’on sait pourtant capable de réinventions signifiantes. Bref, si c'est le début d’une nouvelle ère, on espère juste qu’elle ne soit pas moins passionnante que la précédente.