The Mountain

Gorillaz

Kong – 2026
par Jeff, le 10 mars 2026
8

Allez, on peut se le dire maintenant. On sait que vous êtes comme nous, que vous tenez Damon Albarn en bien trop haute estime pour lui chier dans les bottes. Et pourtant il fallait que ça sorte : Gorillaz était en train de devenir ce qu’il convient d’appeler une fausse bonne idée. La carrosserie d’une Bentley Continental GT, mais le moteur d’une Dacia Sandero. Pour ne rien arranger, il a fallu que Damon Albarn et Jamie Hewlett emmènent dans leur mauvais délire le gotha de la pop mondiale :  d’Elton John à Bad Bunny en passant par Tame Impala, tous se sont convertis en VRP de luxe pour une multinationale en faillite. Aussi, l’écoute de ce neuvième album ne pouvait relever que d’un plaisir malsain de s’acharner sur une bête agonisante ou d’un pur acte de sérendipité. On ne vous dira pas d’où part cette chronique, mais on sait déjà où elle termine : dans la catégorie des meilleures surprises de 2026.

C’est dur à dire, mais pour inverser le cycle infernal de la vacuité enclenché dès le retour aux affaires du projet après 7 ans de pause (c’était en 2017 avec Humanz), il aura fallu que ses deux têtes pensantes soient confrontées au deuil – en l’espace de dix jours, Damon Albarn et Jamie Hewlett ont tous les deux perdu leur père. Si nombre d’entre nous sont incapables de mettre des mots justes sur une insondable douleur, les deux Anglais sont parvenus à la transformer en un carburant qui alimente tous les rouages du disque. Deux disparitions qui ont donné une couleur nouvelle à un projet qui était déjà sur les rails, et qui imaginait 2D, Murdoc, Russel et Noodle se rendre en Inde pour s’éloigner de la célébrité et s’imprégner de la culture locale – ce qui s’entend d’un bout à l’autre d'un album qui ne sombre à aucun moment dans l’appropriation mal maîtrisée vu le nombre important de collaborateurs locaux qui sont autant de garde-fous.

Dans les traditions hindoue et bouddhiste, le sommet de la montagne, visible sur la pochette d’un disque, n’est qu’une étape dans la quête de spiritualité, symbolisant la mort certes, mais aussi le moment précédant la rencontre avec le divin ou la réincarnation. Ce dernier concept est particulièrement pertinent dans le cas de Gorillaz, qu’on peinait à reconnaître depuis 3 albums au moins, et qui livre ici quelques-uns des plus beaux morceaux de son catalogue – retenir ses larmes sur « The Plastic Guru » ou « The Empty Dream Machine », vrai challenge. Ce retour en grâce d’autant plus remarquable que le groupe parvient à le faire en s’imprégnant d’une culture dont il ne connaissait pour ainsi dire pas les codes il y a encore deux ans, et en intégrant à l’ensemble une liste d’invités qui fout le tournis, et dont une bonne partie nous a quittés – on vous mentirait en disant que ça ne nous a pas fait quelque chose d’entendre à nouveau la voix de Mark E. Smith sur un titre qui lui ressemble complètement. Quant à ceux qui sont encore parmi nous, la retenue remarquable dont ils font tous preuve, associée à leur capacité à se mettre (un peu) en retrait pour faire exister un concept plutôt que de satisfaire leur propre égo, donne l’impression que Black Thought de The Roots, les Sparks ou IDLES ont toujours fait partie du groupe. Cerise sur le gâteau, Gorillaz s’offre même sur The Mountain quelques titres qui ont vocation à devenir des tubes planétaires, à l’image de « Orange County », ses notes discrètes de sitar, son sifflement qui va certainement nous sortir par tous les trous quand TikTok s’en sera emparé et la partie de ping pong vocal envoûtante entre Damon Albarn et Kara Jackson, assurément une des plus belles voix de la folk américaine.

Alors c’est vrai que The Mountain est un poil trop long (on dépasse l’heure de jeu), et qu’on a toujours autant de mal à jauger l’apport réel de certains invités (qui pour dire ce qu’a bien pu faire Johnny Marr sur les quatre titres sur lesquels il est crédité ?). Mais franchement, qu’est-ce que ça fait du bien de pouvoir à nouveau pinailler avec eux, après des années à avoir fermé notre gueule par respect pour un projet qui avait tant innové et qui nous avait tant donné.