Selling A Vibe

The Cribs

PIAS – 2026
par Nico P, le 21 janvier 2026
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Où s’achève le beau, le romantique, et où débute le ridicule, le pathétique ? Oui, il y a quelque chose de formidable à ne jamais laisser tomber, à avancer malgré tout, malgré les évidences, malgré les critiques, ou, pire encore, l’absence totale de ces dernières; oui quelque chose de beau à ne se soucier de rien sinon de son petit plaisir immédiat, le bonheur d’habiter son petit monde avec ses frères d’armes, et puis c’est tout. Mais il y aussi une part de ridicule, à ne jamais, depuis plusieurs décennies, avoir la moindre pertinence, la moindre raison d’être, de regarder l’époque être ce qu’elle est sans jamais en faire pleinement partie. On ne demande pas à un groupe de rock de raconter son temps, d’ailleurs, on leur demande en général de ne pas le faire, surtout pas (étonnamment, l’engagement semble être exigé du rap bien davantage, pourquoi comment, c’est un autre sujet pour un autre texte), mais tout de même, quelle anomalie que ce nouvel album des Cribs, quelle bizarrerie d’écrire ce texte pour tenter de comprendre, comment il est possible qu’il soit encore là.

Bon, il faut bien reconnaître qu’on les a aimés, un temps. C’était en 2007, c’était la sortie de leur troisième album, Men's Needs, Women's Needs, Whatever, il y avait dessus un single assez imparable, on se doit de l’admettre, "Men's Needs", et puis, par la suite, il faut bien avouer que la présence de Johnny Marr sur Ignore the Ignorant a suscité, non un intérêt, mais une curiosité certaine, quoique matinée de pas mal d'incompréhension. L’album était nul. Le trio a continué à sortir, assez régulièrement, quelques disques tous un peu pareils, et voici donc le neuvième, après un break de six ans durant lequel, ici comme ailleurs (en Grande-Bretagne surtout, là où se trouve leur public, principalement composé de nostalgiques du NME format papier), personne n’a réellement manifesté la moindre impatience ou tristesse. Les Cribs existent dans leur propre monde, un monde délicieusement ringard et passéiste, un monde dans lequel rien ne bouge, jamais, un riff est un riff et le rock c’est le rock.

Selling A Vibe est un album comme tous les autres, un album qui coche toutes les cases, un album comme il en existe des centaines, et comme il en existera éternellement, c’est le parfait petit guide du rockeur en colère mais pas trop, énergique mais sympathique, c’est un disque dont rien ne ressort, un disque sans mélodie, sans ampleur, sans composition, sans idée, sans thématique, mais avec une cohérence certaine, ce vide qu’il ne semble même pas ambitionner de combler. C’est un disque qui existe parce que les frères Jarman ne savent rien faire d’autre, et aussi peut-être parce qu’ils sont avant tout des frères, et ne peuvent cesser de l’être, on choisit ses amis, son groupe, mais pas sa famille.

On ne peut finalement pas leur reprocher grand-chose. Et encore une fois, on ignore où débute le ridicule, ou s’arrête le beau. Les Cribs sortiront un nouveau disque dans deux ans, puis un autre, puis un autre, et ce disque sera totalement indifférenciable du précédent puis du suivant. Certains diront tout haut que c’est ça le rock, après tout, et ils n’auront sans doute pas tort. Mais en 2026, dans cette époque, dans cette temporalité, cette façon d’écouter qui est désormais une façon de consommer, rien de plus triste. Et rien de plus beau.