Pandemonium of Egregores
Mütiilation
A l'origine, ils étaient une dizaine. Une poignée d'adolescents un peu perdus et sous influence qui tentaient de conjurer le sort peu enviable que leur réservaient leurs villes de province. Quoique éclatés aux quatre coins de la France (Bergerac, Montpellier, Brest ou Bordeaux), ces gamins se sont rassemblés autour de ce que la musique pouvait produire de plus extrême à l'époque, un héritage en ligne directe avec la deuxième vague du black metal norvégien qui avait déjà saisi à la gorge une bonne partie de l'Europe conservatrice : Les Légions Noires étaient nées. Dans leur particularisme franco-français, le collectif allait tracer sa route dans une veine marquée par l'indigence générale de sa production, sa violence gonzo et son sang historiquement raw punk. Tout comme la Grèce aura (dans une esthétique bien plus chaleureuse et heavy) ses Varathron et ses Rotting Christ, la France prendra son indépendance de la scène-mère nordique assez tôt avec une poignée de formations passées désormais dans le trve kvlt de la chose. Ils s'appelaient Torgeist, Belkètre, Vlad Tepes ou Mütiilation. Trente-cinq ans plus tard, il ne reste plus que Meyhna'ch.
Dans le fil très décousu de leur carrière – on estime leur grosse période d'activité entre 1991 et 1996, avec la sortie de Vampires of The Black Imperial Blood en 1995 – Mütiilation s'est un peu perdu entre line-ups à géométrie variable (pour ne pas dire en solo pendant un bon moment) et retours en grâce dans la période 2001-2007 durant laquelle il sortira quatre albums, jusqu'à son come-back inattendu en 2024. Une trajectoire un peu foireuse, anti-commerciale et incertaine qui finira de consacrer Meyhna'ch comme le véritable anti-héros de l'underground black hexagonal. Que reste-t-il donc trente-cinq ans plus tard de tout cet anticonformisme et de cette haine du monde ? Quelle valeur a une vie entière dédiée à Satan quand on atteint désormais l'âge de raison ? Comment vit-on comme le dernier membre d'un clan décimé par la normalité de la vie ?
A en écouter Pandemonium of Egregores, plutôt mal. Du coup, pour nous auditeurs, plutôt bien. Pourtant, il y a peu de chances que Mütiilation plaise plus aujourd'hui aux détracteurs de Meyhna'ch qu'hier, et ce n'est pas faute d'avoir amélioré sensiblement la qualité de la production. Le black metal se veut ici affreusement matérialiste, toujours marqué par sa filiation punk affreusement simple. Quatre titres et une intro (inaudible car sous-mixée, volontairement on l'imagine) pour une petite trentaine de minutes de morosité absolue, le tout dans un tunnel artistique forcément maîtrisé. Si Mütiilation est aujourd'hui capable d'écrire son art en dormant après une carrière si longue, on saluera la volonté de Meyhna'ch de sonner comme un vrai groupe de musique, avec un batteur en chair et en os (exit donc les boîtes à rhytme toutes cheap), mais également avec ce qui ressemble à s'y méprendre à un vrai travail de composition sur les riffs, calibrés à la perfection dans leur dissonance et leur vibration. On y décèlerait même des embryons de mélodies franches, voire presque une volonté de se la jouer atmosphérique. Tous ces efforts, ramenés au niveau du fondateur des Légions Noires, tient du Rachmaninov tant ces trente-cinq dernières années ont été dédiées à l'art consommé de ne pas plaire.
La solitude d'hier, véritable ADN de Meyhna'ch, résonne ici avec une tristesse abyssale. On y voit l'homme désormais seul à trimballer une torche qui ne brille plus que par la seul âme de son porteur, abandonné par ses frères d'armes, aujourd'hui rangés, et désormais soutenu par un batteur anonyme en guise d'équipe. Autour de lui, il n'y a plus rien. Ce vomi dans la voix a du coup une saveur toute particulière, celle de l'homme usé mais combatif car il ne sait faire que ça, qui défendra jusqu'au dernier coup d'épée une vie dédiée à l'impie et au blasphème. Tout est dit dans le terrifiant « Fifty Winters » (avec un anglais si mal chanté comme le reste) : « I remember some ephemeral times sharing the wine with my peers, but all is far long gone with a bitter taste of tragedy/A lingering agony of wasted times led by abuse and disgust of life/[...]What did we learned at the end. Did we reach wisdom before the hole. Don't confuse wisdom with weariness and believe it, there's no joy to become old you will see ». Probablement la plus dure des réalités.