Observance
Primitive Man
Mon temps accordé au visionnage de séries s'est réduit à peau de chagrin. Entre l'explosion du nombre de productions et la fenêtre temporelle laissée par mon agenda professionnel, il n'y a presque plus d'espace pour la moindre recommandation. Tout ça pour dire que mon année se résume bien souvent à une seule saga, idéalement la plus courte possible. Et si j'ai été en admiration devant la mini-série HBO Tchernobyl en 2025, c'est en grande partie pour sa bande-son magnifiquement menée par Hildur Gudnadóttir. Et si on est heureux de voir l'Islandaise atteindre enfin e niveau de reconnaissance, cet habillage sonore aurait pu tout aussi bien être confié à Primitive Man. Dans un autre style, probablement, mais avec la même intensité pour raconter ce cocktail littéralement explosif de mensonges, noirceur et tragédie humaine.
Tout d'abord parce que Primitive Man est fait de gris. Parce qu'il est fait de cette suie qui colle à la peau, qui s'étale indistinctement quand on tente de la nettoyer. Observance, comme nulle part avant chez Primitive Man à ce niveau, est une tache. Une tache au cœur, un souffle qui annonce des fins, dans le fracas et dans la lenteur. Beaucoup d'entre vous connaissent le langage musical des Américains, à la fois si lisible et si singulier : une créature mythologique qui emprunte le bas de son corps à l'un - le funeral doom, le noise - et ses attributs grotesques à l'autre – le black metal, le sludge et bien d'autres encore. Une tache à la fois précise et difforme. Une idée et une intention, plus qu'un cadre strict. Cet environnement musical, à défaut de pouvoir le nommer autrement, n'a qu'un seul objectif : la haine par la compression, la mort dans tout son rapport à la verticalité.
Observance, qui se conçoit sans aucun doute comme le disque définitif de Primitive Man, trace une ligne droite entre le centre de la terre et un ciel orageux. Tout se joue sur cette ligne de vie, comme une multitude de curseurs qui n'auraient vocation qu'à déterminer sa hauteur dans ce rapport du haut vers le bas. Primitive Man fonctionne comme une rampe de lancement inversée. Observance est ce qu'il serait opportun d'appeler ici une rampe d'enfoncement. La lenteur de ses folles décharges ne visent qu'à se projeter loin dans le sol, comme s'il était impossible de se faire mal ce faisant. Et Dieu seul sait si un disque de Primitive Man fait mal. Surtout quand son magnum opus fait septante minutes pour des titres dépassant tous les dix, qu'il tape parfois à du 15 BPM dans son absolu rapport à l'inconfort doom, à l'électricité noise et à la dissonance black.
Observance est cette musique qui ne fait que prendre appui sur elle-même, comme une auto courte-échelle de la négativité qui te renvoie à une fonction de simple pelle. Avec Primitive Man, tu creuses, et quand, de la terre tu passes à la brique noire, Observance force le passage en atomisant toutes les résistances comme une simple boite d'allumettes. Rien ne résiste à la violence des coups, toujours du haut vers le bas : son amas de guitares sourdes et dissonantes fonctionnent collé-serré avec des beuglements protégés par l'UNESCO, une batterie qui tape à 800 bars par centimètre carré et une guitare basse qui roule entre toutes les lignes comme une moissonneuse-batteuse de la haine.
Certains me diront « oui mais Simon, tu nous parles tout le temps de metal et c'est toujours supposé repousser les limites de la violence avec cet album ». Je te dirai juste qu'avec ce quatrième album (pour un nombre incalculables de EP et de splits), Primitive Man finit d'accomplir la mission qu'il s'était donné en lançant sa carrière en 2013 : convoquer toute la haine du monde dans un disque dont rien ne sort. Un horizon des événements qui en dissuadera plus d'un par son absence totale d'empathie, sa longueur digne d'un jour sans pain, son incroyable complexité malgré l'unité dans la souillure et puis surtout, mais alors surtout, par son rapport viscéral à la haine et aux tréfonds du misérabilisme. Titanesque.