Nocturnal Visions
Invictus
Il est de coutume de considérer les deux premiers mois de l'année comme un désert relatif – cette période servant surtout à pas mal d'oreilles averties de finir d'écouter les sorties de qualité du dernier trimestre de l'année écoulée. Pourtant, si cette zone tampon sert surtout aux grosses machines à se mettre en pole position, certains labels tentent l'échappée en solitaire, usant de ce purgatoire temporaire pour briller à l'avant de la course avant que le goulot d'étranglement ne se mette véritablement en place. Et comme l'avenir profite à ceux qui se lèvent tôt, évitant ainsi les embouteillages, on retrouve l'union sacrée Me Saco Un Ojo Records/Memento Mori à ouvrir le podium pour un défilé de très haute tenue. Si on fait tourner de manière absurde le nouveau Malignant Aura et la réédition de la première démo de Rotheads (on espère trouver le temps de vous en parler ici), c'est Nocturnal Visions qui ouvrira ce triumvirat de la paire de labels anglo-espagnole. Tout simplement parce que pour bien commencer notre année metal, il nous fallait quelque chose de solide comme le roc, idéalement un death metal avec les deux jambes bien ancrées de le sol, aussi boueux soit-il. On devait donc parler de ce deuxième album d'Invictus.
Tout d'abord parce The Catacombs of Fear était un fieffé bon album et que les deux démos qui ont suivi ont installé le trio de Nagano comme une infernale machine à riffs. Soutenu par l’intelligentsia journalistique qui connait son art extrême – jusqu'à cette signature sur Me Saco Un Ojo et Memento Mori – l'avancée d'Invictus promettait de renforcer les rangs d'un underground death qui n'en avait pas forcément besoin. Mais quand c'est efficace, ça se sent dès la première mesure. Et à ce jeu, les Japonais – qui sonne comme de l'Américain pur jus – ont un rapport à l’efficacité qui laisse rêveur. Malgré une introduction qui est là juste pour qu'on l'évoque, Invictus n'est pas là pour faire de l'atmosphère : il est l'atmosphère. Tout son art est dirigé vers le riff éternel, et sa machine à groove est là uniquement pour casser des nuques dans un délire d'adrénaline. Si le death metal regorge de bons groupes, et par-delà de bons riffs, Invictus écrit des séquences qui sont de nature à littéralement déchirer la réalité matérielle. Le riff central de « Altar of Devoted Slaughter », l'attaque vocale sur cette tartine de guitares qu'est « Lucid Dream Trauma », l'envolée thrash sur « Persecution Madness » ou le séisme batterie/guitare de « Wandering Ashdream », si c'était les seuls moment à évoquer, n'ont aucune autre vocation que d'ouvrir des vortex infernaux avec toute l'adrénaline que cela peut demander (et provoquer). Même quand le groupe fait durer le plaisir, à savoir que la majorité des titres tourne en dessous des quatre minutes, il est impossible à calmer : « Nocturnal Visions » et ses huit minutes de death au début doomisant est contraint de ramener son groove pachydermique en avant, de caler son flow monocorde dans des timings honteux de facilité, de tout ramener à la guitare. Encore et toujours. Ça parait simple, ça devient vite mémorable et ça fout le sourire toutes les trente secondes tant c'est ridiculement puissant.
Un death metal qui réjouit donc par son niveau de substance, d'implication dans son rapport à la puissance pure et dans la générosité du son et de l'écriture, qui ferait presque oublier, le temps d'un disque, que cette scène est complètement sursaturée. Nocturnal Visions est donc ce petit pépito qu'on avait pas nécessairement vu venir, et qui en impose assez naturellement. Preuve en est, cette impossibilité de décrocher une fois que la mécanique commence à devenir lisible, que les séquences rythmiques sont identifiées et que le riff tout puissant peut enfin libérer toute sa puissance. Maximus dans Gladiator à son pic : « N'êtes vous pas rassasiés ? Ne vous êtes-vous pas assez divertis ? N'êtes vous pas là pour ça ? ».