Marty Supreme
Daniel Lopatin
Grâce à la magie de l’instantanéité des plateformes de streaming et de la sortie différée du film en Belgique et en France, la bande-son de Marty Supreme aura donc été disponible sous le sapin presque deux mois avant la sortie en salles du film. D’où une interrogation qui peut légitimement émerger : pourquoi donc chroniquer la B.O. d’un film qui n’existe toujours pour le moment que via ses attentes (importantes) et son marketing (considérable) ? Déjà parce que ce site s’appelle aux dernières nouvelles Goûte Mes Disques et pas Goûte Mes Blu-rays, et qu’on n’est donc pas forcément obligés de parler de cinéma. Aussi et surtout parce que cette B.O. est disponible sur les plateformes de streaming, que ce Marty Supreme se revendique donc comme un objet musical indépendant, libéré des images qu’il habille, et intéressant en soi. Les grandes bandes-son de cinéma arrivent en effet à vivre au-delà de leurs contextes immédiats, à prendre des significations propres et nouvelles : la bande-son de Blade Runner par Vangelis est un disque admirable et admiré, celles de Tangerine Dream (pour le film maudit Sorcerer de William Friedkin ou Le Solitaire de Michael Mann) sont immenses (on renverra à ce magnifique morceau), et la B.O. de The Thing par le maestro Morricone (et John Carpenter lui-même) est un grand moment de musique synthétique. Bref, les raisons ne manquent pas pour justifier d’écouter de la musique de films pour ce qu’elle est : simplement de la musique.
Les disques cités plus haut ne sont d’ailleurs pas que des justifications pour que cette chronique existe. Tous ces albums sont avant tout des points de référence, voire d’hyper-fixation pour Daniel Lopatin. On évoquait récemment sa capacité à être un véritable archiviste des sous-cultures qui le fascinent, et cette bande-son continue de le voir oeuvrer dans une sorte d’hommage permanent à ses disques préférés. Si les aventures de Marty Mauser se déroulent dans les années 50, tout le disque est traversé par ce souffle fin 70's / début 80's, cet instant où les synthés analogiques commencent à disparaitre au profit de la synthèse numérique du Yamaha DX-7 ou du Roland D-50. Vangelis, Klaus Schulze, Wendy Carlos, c'est toute une époque révolue qui apparait sur ce disque, dans ce qui ressemble parfois à un pur exercice de style.
Une fois sorti de ces références, que reste-t-il de cet OST ? Pas grand chose en vérité, tant Daniel Lopatin donne parfois l’impression de faire du bouche-à-bouche à un cadavre, à ressasser les mêmes idées et techniques que sur la B.O. d’Uncut Gems (et dans une moindre mesure de Good Time), et surtout de devoir passer à autre chose à chaque fois qu’un morceau passe de l’esquisse à une vraie composition. Les moments les plus forts du disque sont tout bonnement les morceaux qui arrivent à dépasser les deux minutes, notamment "The Apple", "Holocaust Honey" ou encore "The Real Game", plus longue composition du disque, et qui pour une fois bénéficie d’une vraie structure avec son superbe build-up. Tout le reste sonne malheureusement trop souvent comme des impromptus, parfois peu inspirés ("Back to Hoff's"), parfois excellents ("Shoutout"), mais toujours composés comme pour remplir des blancs. Il faut d'ailleurs noter qu'en plus de sa bande-son originale, le film emprunterait également quelques tubes 80s à New Order, Tears for Fears, ou encore Alphaville, à croire que la moindre seconde du film devait absolument utiliser de la musique.
Et c’est peut-être à ça finalement que l’on reconnait les grandes bandes-son de cinéma : les films qu’elles accompagnent ne se contentent pas de se servir de leur musique mais leur laissent de la place pour exister, pour ne pas devoir constamment s’incliner devant les images, voire pire, devant les dialogues. Il suffit de voir et d’écouter le début du Solitaire, où "Diamond Diary" joue pendant presque 10 minutes, quasiment sans qu’une seule phrase ne soit prononcée, pour constater que si Daniel Lopatin essaie d’émuler Tangerine Dream, il ne joue dès le départ pas avec les mêmes coéquipiers, et à l'arrivée clairement pas dans la même catégorie.