Euphoria Bound
Shackleton
Les mots ont toujours manqué pour évoquer l’œuvre de Shackleton. Déjà dans sa forme première, la musique de l'Anglais échappait aux qualificatifs. Même aux côtés de ce que le dubstep offrait de plus conscient à l'époque – qu'on parle de sa proximité avec Appleblim, Peverelist, Pinch ou T++ -, la musique de Shackleton avait deux galaxies d'avance. Son génie ne s'est jamais appréhendé sur le plan de la quantité mais de la qualité, de sa substance. Le producteur est sur un autre plan de la matérialité, la force de son esprit créatif toujours inscrite en marge des choses, et les chefs d’œuvres que sont « Blood On My Hands », « Death Is Not Final » ou « In The Void » appartiennent à ce qui semble être un autre homme.
Par la suite, Shackleton a pris puis assumé totalement le virage expé dont il avait toujours rêvé, gardant de la bass music une version simplement tonale, dérangeante et impossible à canaliser. L'Anglais sortait alors la musique tribale de sa jungle pour la concevoir en laboratoire, éclatant toutes les notions de durée, d'atmosphère et de rapport à l'espace-temps. Prolifique et souvent bien accompagné (Anika, Six Organs of Admittance, et on en passe), Shackleton est vite devenu un expérimentateur hors-champ, avec toute la noblesse que cela implique. Mais la noblesse de ce titre a un prix: l'isolement. Tel le Dr. Manathan d'Alan Moore, le producteur a construit un monde complet, seul sur sa planète, un environnement qui l'a extrait chaque fois un peu plus de notre monde matériel. Entre études polyphoniques, expérimentations rythmiques, sampling synthétique, obsession tribale et habillage vocal, sa discographie ne connaissait plus de frontière. Adieu la bass music, bonjour la relative incompréhension.
Euphoria Bound n'est pas un bon disque juste parce que Shackleton renoue aujourd'hui avec le travail qui l'avait rendu si pertinent au moment de sa première mue (un pic qu'on peut situer plus ou moins à la sortie de son impressionnant Fabric 55 en 2010). Il est un grand disque parce que son auteur ne se contente pas d'y être brillant en solitaire, parfait dans sa forme et dans son fond. Toute la science de cet être hors-norme y est ici concentrée : sa précision et son esprit de synthèse, ses échos, la profondeur abyssale de sa percussion et le mysticisme de ses intentions. Et puis, il faut pouvoir le dire maintenant qu'on a avoué qu'on s'était un peu fait chier ces quinze dernières années, on est si heureux de revoir Shackleton parmi nous. Lui pour qui la bass music était un jeu trop facile, lui qui nous revient comme le bon ami qu'il n'a jamais cessé d'être, pour proposer enfin à nouveau une œuvre appelée à être poncée. Et le ponçage devra être intensif, parce que Euphoria Bound est un disque aux innombrables tiroirs, mental comme on les aime. En un mot comme en cent : Shackleton revisite ses premières amours avec quinze ans de science prog et libertaire dans les doigts. C'était déjà à tomber à l'époque, on vous laisse imaginer le niveau atteint par ce techno-monstre aujourd'hui. Bienvenue parmi nous Sam, tu nous avais manqué.