Bully

Kanye West

YZY – 2026
par Jeff, le 8 avril 2026
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On pourra toujours essayer de séparer l’homme de l’artiste mais on ne séparera jamais vraiment l’artiste du fan. C’est probablement pour cette raison qu’on voit encore passer des stories Insta au son de « Le Vent Nous Portera », qu’on peut acheter en quelques clics des albums de black metal dont les membres sont de fieffés nazis, ou que dans quelques semaines Hollywood aura tout le loisir d’effacer les parts d’ombre de la plus grande star du siècle dernier à la faveur d’un biopic plus ripoliné que le front de Jack Lang. C’est dans cette même logique que le retour de Kanye West ne s’est pas fait pas dans la discrétion mais dans un stade de L.A. plein à craquer. C’est peut-être aussi pour cette raison qu’on a trouvé quelqu’un au sein de la rédaction pour chroniquer Bully, douzième album de celui qui se fait légalement appeler Ye depuis 2021.

Un changement de nom qui ne fera jamais oublier les saloperies dont il s’est rendu coupable depuis lors, et dont les causes sont multiples et n’épargnent pas grand monde dans son entourage – de ceux qui ont assisté silencieusement au naufrage à ceux qui ont tout fait pour l’instrumentaliser en passant par Kanye West et son ego surdimensionné, bien sûr. S’il ne fait aucun doute que certains des propos tenus par Ye l’auraient conduit dans une salle de tribunal en France ou en Allemagne, la toute-puissance du premier Amendement de la constitution américaine lui a permis de dérouler ses saillies antisémites au micro de certaines des pires raclures de la MAGAsphere. Et parce que le pardon est une notion à géométrie très variable, surtout chez les fans donc, on s'étonne peu qu'une pleine page d’excuses dans le Wall Street Journal aura suffi à lui ouvrir les portes du Vélodrome de Marseille ou du Metropolitano de Madrid – deux enceintes dans lesquelles on peut caser plus de 60.000 personnes.

Alors en attendant le prochain dérapage, on peut profiter d’une légère accalmie médiatique autour de sa petite personne (elle n’est jamais bien longue, comme vient de le démontrer l’affaire du Wireless Festival) pour porter un jugement aussi froid et détaché que possible sur la musique que produit en 2026 un artiste qui approche désormais de la cinquantaine. C’est d’autant plus intéressant de le faire aujourd’hui que Bully ressemble souvent à une réponse directement adressée à ces norias de fans qui avaient investi dans des casquettes ou des linges flanqués de la supplique ‘I miss the old Kanye’. Et dans le cas du Bully, le Kanye d’antan ne serait pas uniquement celui qui faisait de la « chipmunk soul » sur Graduation mais bien toutes ses incarnations jusqu’à The Life of Pablo, apex créatif d’un artiste alors intouchable. Toutes les facettes de sa personnalité, Kanye West semble les convoquer dans une entame d’album dont on ne sait trop si elle est le moyen pour lui de se racheter une conscience et une crédibilité auprès de ses fans historiques, ou si elle est est un aveu de faiblesse qui acte son impossibilité à se projeter ailleurs que dans un glorieux passé.

Et si les raisons de prendre un peu de plaisir en ouverture de Bully ne manquent pas (l’enchaînement « All The Love » / « Punch Drunk » / « Whatever Works » est franchement enthousiasmant), le disque dans sa majeure partie a surtout tendance à donner du crédit et de l’épaisseur à la seconde hypothèse. Car s’il y a bien une chose qui ne nous avait pas manqué, et qu’on retrouvait déjà en proportions exaspérantes sur Donda ou Vultures, c’est cette propension à nous vendre comme un produit fini des morceaux qui ressemblent à des bribes d’idées maladroitement assemblées. Trop de choses ressemblent alors à des caprices face auxquels personne n’est vraiment en mesure de s’interposer – qu’il s’agisse d’exiger un peu de rigueur et de professionnalisme dans le chef de Ye, de lui déconseiller d’utiliser l’IA comme un instrument à part entière (ce qu’il avait réussi avec l’autotune sur 808’s & Heartbreak, en somme) ou tout simplement de lui dire qu’interpoler les Carpenters ou Elton John relève du mauvais goût le plus pur. Bref, sur un disque de 40 minutes à peine, c’est une petite demi-heure que l’on passe à se demander ce que l’on fout là et à réfléchir à toutes les choses intéressantes que l’on va découvrir dès que le supplice sera terminé. En 2026 et jusqu’à preuve du contraire (et vu ses antécédents ce n’est qu’une question de temps), Bully ne fait pas de Kanye West une mauvaise personne. Non, ça fait juste de lui un mauvais artiste.