Autechre Guitar

Shane Parish

Palilalia – 2026
par Côme, le 11 avril 2026
7

Tu as beau être passionné par quelque chose, tu tomberas toujours sur quelqu'un de plus dingue et de plus investi que toi. Le sport en est une excellente illustration bien sûr, mais cela peut s'appliquer à n'importe quelle discipline, du joueur de Magic qui se retrouve en face de types qui ont l'équivalent de sa maison dans un deck au fan de photographie qui découvre tout à coup que tout le monde semble avoir acheté un Hasselblad ces derniers temps. Tout ceci pour dire qu'on pensait être d'immenses fans d'Autechre, au point de faire une grande transhumance cet été pour aller les voir en Pologne. Hélas, il nous faut l'accepter : Shane Parrish est plus dingue que nous. Parce que le guitariste qui officie notamment aux côtés de Bill Orcutt a carrément décidé de transcrire des compositions d'Autechre à la guitare et d'en faire un album. Le game est plié, il a gagné.

Autechre Guitar, c'est donc ce que son nom indique, et exclusivement cela. Pas question de fioritures, à peine d'une six cordes et potentiellement de quelques overdub discrets pour rendre gloire au duo de Sheffield. Cela ne devrait absolument pas marcher, tant Autechre semble aujourd'hui très loin des instruments et des structures traditionnels, cryptiques et irréductibles à une guitare sèche. Et pourtant cela fonctionne. Déjà car Shane Parrish a bien choisi ses morceaux : il n'est pas question de reprendre "irlite (get 0)", mais plutôt d'aller chercher l'inspiration dans les premiers disques, quand Rob Brown et Sean Booth utilisaient encore du hardware avant de basculer définitivement sur Max/MSP. La sélection fait donc la part belle à Incunabula et Amber, et dans une moindre mesure à Tri Repetae et LP5, albums plus classiques, beaucoup plus immédiatement mélodiques, et traduisibles à la guitare.

Et ces classiques de l'IDM de prendre une toute autre allure alors que Shane Parrish en explore les méandres et met en lumière les ressorts derrière les compositions du duo. C'est un usage du contrepoint quasi-baroque et l'usage du silence sur "Corc", la simplicité mélodique de "Eggshell", ou encore la manière dont celui-ci traduit la basse de "Yulquen". Tout le disque regorge de trouvailles pour ne pas tant venir réduire la complexité des morceaux que de trouver de nouveaux moyens de l'exprimer, l'enveloppe sonore des cordes de la guitare sèche donnant naturellement un tout autre timbre que les synthétiseurs physiques utilisés initialement et générant des limites additionnelles. Partant de là, le travail de Shane Parrish force le respect alors qu'il transforme par exemple la rave au bord d'un trou noir qu'est initialement "Eutow" en une composition beaucoup plus sobre et à l'ambiance quasi-hispanique.

Pour le fan d'Autechre, le plaisir est immédiat, et si ces compositions ne sont plus du tout celles que le groupe joue aujourd'hui, on ne peut qu'être fasciné par la manière dont l'interprète fait entrer l'œuvre du duo dans un tout nouveau répertoire. Les tentatives d' "électroniser" des compositions traditionnelles existent (on renverra par exemple au travail d'Erik Hall autour de Steve Reich ou de Simeon ten Holt) mais l'inverse est bien plus rare, et la performance de Shane Parrish est tout bonnement phénoménale. Et pour le non-fan d'Autechre ? On ne peut bien sûr que lui conseiller avant toute chose l'écoute de la discographie du duo. Mais même sans avoir jamais écouté le groupe, et en prenant Autechre Guitar comme un "simple" disque d'american primitivism, on reste convaincu que cet album mérite amplement l'écoute, et représente une formidable porte d'entrée dans Autechre pour des gens très éloignés des musiques électroniques. Le pari est gagné sur toute la ligne, Shane Parrish est un plus grand fan d'Autechre que nous, et ça ne nous attriste finalement même pas tant que ça.