In dust we trust #3

par la rédaction, le 25 juin 2018

À la fois aubaine et business, l’exercice de la réédition du classique (avéré ou qui s’ignore) et de l’excavation de vieilleries disparues du circuit implique chez l’auditeur un peu curieux une occupation assez conséquente du temps de cerveau disponible. Histoire de vous aider à y voir un peu plus clair dans cette jungle, GMD lance In Dust We Trust, sélection vaguement bimestrielle de ce qui a attiré notre attention.

Various Artists

Welcome to Paradise (Italian Dream House 90-94) Vol. 3

Dernièrement, les nouvelles provenant de la péninsule italienne font davantage écho aux « heureslesplussombresdenotrehistoire » qu’à l’image d’Epinal de la dolce vita. Si comme nous vous préférez le crémeux de la burrata aux déclarations haineuses de Matteo Salvini, on a ce qu’il vous faut. Avec Welcome to Paradise (Italian Dream House 90-94) Vol. III, nous voilà plongé dans une Italie mythifiée et pleine de paillettes. Avec ce troisième épisode de la série, le petit génie hollandais du digging Young Marco revient en mettre une couche avec de la house gorgée de soleil qui donne envie de lever les bras. Le boss du label Safe Trip aligne 11 titres qui débordent de synthés cosmiques, de congas groovy et d’ambiances paradisiaques comme seul l’italo-house savait en créer. Là où cette compilation devient encore plus intéressante qu’un simple hommage, c’est dans sa capacité à renforcer tous les clichés et images véhiculés par cette musique, sans jamais tomber dans la caricature. Marco Sterk nous a extrait le coeur de l’italo-house et nous le présente sur un plateau doré. La seule et unique mauvaise nouvelle c’est qu’il s’agit du dernier volet de la série, et ça c’est encore plus triste qu’une pizza avec des morceaux d’ananas.

Captain Beefheart & His Magic Band

Trout Mask Replica

Combien d’albums peuvent se vanter d’avoir marqué aussi radicalement la musique populaire tout en étant si méconnus du grand public ? Véritable ovni que ce Trout Mask Replica donc, tant sa marginalité assumée lui a aussi bien permis de rejoindre le club des albums absolument cruciaux que celui des LP les moins écoutés par ses prophètes et plus fidèles prosélytes. Saturé en psychotropes par une consommation d’acides à faire passer Keith Richards pour un terrible pousse-crotte, le Captain Beefheart, pourtant davantage peintre et sculpteur que virtuose, s’est acharné à déconstruire tous les codes d’une musique alors en pleine émancipation, le tout sous la tutelle d’un certain Frank Zappa. Et de cet amateurisme évident découle une spontanéité n’ayant toujours rien perdu de sa fraîcheur, au sein de laquelle chaque instrument semble plus que jamais voué à la plus totale expérimentation, et qui emprunte aussi bien à la folk qu’au free-jazz ou au blues le plus crasseux. Véritable plaidoyer libertaire érigeant le bizarre au rang d’art, Trout Mask Replica demeure aujourd’hui le terreau des plus séculaires questionnements sur la nature d’un chef d’œuvre, celui d’un despote capable de demander à son batteur de « sonner comme ça » après avoir arraché une lampe du mur. Si le capitaine est bien vite retourné à ses sculptures, il reste ce disque, fantastique égaré de l’histoire, aujourd’hui logiquement reconnu à sa juste valeur et réédité dans une version plus pimpée que jamais par Third Man Records, le label de Jack White.

Various Artists

France Chébran volume 2

On avait beaucoup rigolé avec la sortie du premier volume en 2015 et on n’osait à peine rêver d’une suite. Mais voilà qu’elle arrive ! A priori et pour le bien commun, la recette so 80’s et très décalée n’a pas changé avec ce second chapitre de la France Chébran. Sur la pochette, exit Mitterrand, c’est cette fois à l’ineffable Bernard Tapie que revient l’insigne honneur d’incarner cette France qui était en pâmoison devant l’explosion boogie-funk américaine, et de représenter ces défenseurs d’une musique qui se voulait ouverte (et parfois aventureuse), mais qui était avant tout profondément française. Au programme de ce second volume, on retrouve encore une palanquée de noms que la postérité n’a pas jugé utile de retenir (mais qui sont Philippe Chany, Alec Sammy Massamba, ou Joel Ferratia?), une has been total (Phil Barney) pour une courte intro surréaliste et un intrus belge - Alec Mansion, en grand sorcier du boogie blanc épaulé par Telex. Autant dire que ça envoie de la starlette par palettes, qu’on est dans du douzième degré qui se croit premier, et que la danse spasmodique est de rigueur. Jamais à court de bonnes idées, Born Bad ressuscite à nouveau le fantôme de Sidney dans cet hommage au proto-rap, au funk discoïde, aux kitsch africain et à cette bonne vieille électro-pop synthétique que le monde entier nous envie, toujours sans autre ambition que de divertir et de rappeler d'où est parti le phénomène rap en France.

Burnier & Cartier

Burnier & Cartier

Les vrais savent: Mr. Bongo est un webshop (et un magasin physique à Brighton) incontournable pour les fans de musique qui n'ont pas envie de bouffer du Whiskas pendant un mois juste pour se payer un LP original de boogie nigérian ou de samba pauliste. C'est d'ailleurs dans la musique brésilienne que le magasin était spécialisé à ses débuts, quand il prospérait en plein Soho. Il continue de l'être, mais si la palette de genres qu'il couvre dans ses rééditions s'est bien élargie - pour s'en rendre compte la dernière compilation Mr Bongo Record Club fait admirablement le taf. Cette fois, c'est à un classique discret de la musique brésilienne que Mr. Bongo s'est attaqué, avec la réédition du premier album du duo Burnier & Cartier. Un disque vénéré par tous les Hunee et tous les Gilles Peterson de cette planète, un disque samplé par Kaytranada ici et par Andrès , et qui est surtout un bel exemple de música popular brasileira ambitieuse, qui voit un peu plus loin que le bout de son nez, intégrant discrètement des éléments de pop psyché, de jazz ou de boogie dans sa formule d'une limpidité à toute épreuve. Un disque parfait pour se réconcilier avec la dernière coupe de cheveux de cette pleureuse de Neymar.

Various Artists

Mothers Garden (The Funky Sounds Of Female Africa 1975-1984)

Dans le funk et le disco, on a tendance à rouler des mécaniques. Ne dit-on d'ailleurs pas que le rock’n’roll, c’est quelqu’un qui a envie de baiser, mais qui ne l’a pas encore fait. Que la soul, c’est quelqu’un qui a baisé, et qui peut se détendre. Et que le funk, c’est quelqu’un qui a baisé, et qui a encore envie de baiser. Une histoire de couilles, en somme. Pourtant, des gonzesses ont souvent eu les épaules assez larges pour s’imposer, et même bien davantage que leurs homologues masculins. Mothers Garden tombe à point nommé pour nous le rappeler: avec sa sélection efficace de dix titres, l’anthologie propose la crème du funk balancé par des femmes, d’une part, issues du continent africain, d’autre part, durant les années qui se répartissent entre 1975 et 1984. Leur puissance ainsi que leur finesse de travail, proche de la perfection, suffisent à valider l’existence du disque dont le groove investit chaque appel mélodique: de profondes vibrations authentiques se voient par conséquent plus influencées par les ondes américaines que dénaturées ou défigurées. Et ces dames ne dirigent pas leur talent dans le vide, il s’agit bien d’inviter leurs sœurs comme leurs filles à se battre encore pour la créativité des femmes noires, avec force et résilience. Le label Africa Seven tape ici très juste, pour une anthologie sur laquelle il n’y a rien à jeter. Commencer par la perle « Kilimandjaro Take Us Higher » de Letta Mbulu revient à s’enfiler toute la plaque, sans concession.

Various Artists

Music from Yemen Arabia (Sanaani, Laheji, Adeni and Samar)

Que peut la musique face à la guerre ? Contrairement à ce que la fiction aime à nous faire croire, elle ne peut en rien l'abolir. Ce n'est ni un chant ni une note de luth qui la fera cesser. Par contre, une mélodie peut en panser les blessures. Au moment où l'on ne peut qu'observer de loin, impuissant, les massacres en cours au Yémen, cela n'a rien d'un hasard si Sub Rosa décide d'éditer une compilation de musique traditionnelle yéménite : en 1973, la guerre avec l'Egypte prend fin et le pays connaît un bref moment de calme dans son histoire tourmentée. C'est à cette époque que l'on peut alors entendre jouer les trois frères Kawkabani et les deux frères Al Zabeede. Au luth, au chant et aux percussions, ils interprètent à merveille ce moment qu'on nomme « samar », pendant lequel la musique aide à une relaxation dans la communauté et la joie. A cette époque, il est possible de faire la route entre les trois lieux mis en lumière dans cette sortie: la capitale Sanaa, le port d'Aden et le royaume de Lahej. Une musique de paix, d'unité et de fraternité venue d'une époque si révolue qu'on n'y reconnaît pas le Yémen d'aujourd'hui. En terme de consolation, ce n'est certes pas grand-chose. Mais c'est quelque chose.

Professor Rhythm

Professor 3

Qui a dit que la musique festive était nécessairement une musique inconséquente? Pas Professor Rhythm, en tout cas. Dans une musique autant inspirée par la tradition africaine que par la pop et la dance music, les six titres de Professor 3 ont un seul et même but: réunir les Sud-Africains opprimés par un apartheid qui s'arrêtera l'année de la sortie du disque. Pas besoin de paroles donc pour que tout le monde comprenne de quoi il s'agissait, puisque Professor Rhythm en a vendu plus de 20.000 exemplaires à sa sortie, faisant de son troisième disque un des plus grands succès de la pop sud-africaine. Mais même en étant un titre culte de cette incroyable période du mbaqanga et de la bubblegum pop, il aura fallu les talents d'Awesome Tapes From Africa pour rééditer ce classique de 1991 et lui offrir une carrière internationale. Et ce n'est pas une première pour le labels puisque l'an passé, c'est Bafana Bafana, le cinquième album du professeur Thami Mdluli, qui avait fait l'objet d'une réédition. A l'heure où le gqom fait sa grande entrée sur la scène européenne, la réédition de Professor 3 est donc une (nouvelle) occasion (parfaite) pour se plonger gaiement dans l'histoire de la scène électronique sud-africaine.

Various Artists

African Scream Contest vol. 2

L’avantage avec Analog Africa, c’est que le seul nom du label suffit pour délimiter le terrain de jeu: la maison teutonne, convaincue que « the future of music happened decades ago », réédite et compile des artistes africains que la grande histoire de la musique a pris le parti de snober. Pourtant, avec un titre comme African Scream Contest, nos esprits s’étaient permis de s’emballer à la perspective de voir le label repousser un peu ses propres limites. Pas vraiment, puisqu’on retrouve ici les habituelles marottes afro-funk du label, qui consacre ce second volume de la série au Bénin. Si ce pays doit sa notoriété dans les cercles de diggers au génial et légendaire T.P. Orchestre Poly-Rythmo de Cotonou, African Scream Contest vol. 2 s’attèle en 14 titres (dont deux du T.P.) à démontrer au moins 3 choses: d’abord que le Poly-Rythmo de Cotonou est bien l’une des plus grandes entités de la musique africaine de ces 50 dernières années (c’est eux qui livrent le meilleur titre de la compilation, « Moulon Devia »), ensuite que les Béninois ont le chic pour se choisir des noms de scène qui claquent plus qu'une bifle de Rocco Sifredi (Les Sympathics de Porto Novo ou Cornaire Salifou Michel existent vraiment) et qu’enfin cette scène béninoise n’a rien à envier à ses voisins nigérians ou ghanéens. Bref, ça crie peu, mais bordel que ça fracasse.

Merzbow

Pulse Demon

Masami Akita, avec sa centaine d'albums au compteur, a réussi son pari: rester dans toutes les bouches pendant plus de trente ans tout en produisant une musique dont on ne peut rien dire ou presque. En écoutant Pulse Demon, vous pourriez tout à fait vous interroger sur la pertinence de sa réédition, surtout si c'est votre premier rencontre avec Merzbow. Pourquoi cet album-ci, puisqu'on a si souvent l'impression que le son de Merzbow est plus ou moins le même dans tous les albums qu'il a produit? C'est que les huit titres qui composent Pulse Demon forment le premier ensemble cohérent et abouti du harsh noise de l'artiste japonais. Composé, enregistré, jouée par lui, la musique de Masami Akita est moins une œuvre d'art qu'un prolongement de son corps et de son esprit, et l'album de 1996 en est l'expression la plus pure. Du chaos, de l'énergie et une violence si étendue dans le temps qu'on en oublie sa présence, voilà la recette matricielle de l'opus qui va préfigurer la vingtaine d'années qui allait faire la renommée du musicien. Remerciez donc Bludhoney Records, un label indépendant de musique expérimentale qui s'est chargé de la réédition, de pouvoir vous confronter, peut-être pour la première fois, à la géniale et insupportable radicalité de Merzbow.