Dans le flux des sorties musicales, il y a les incontournables, les disques qui vendent, et puis il y a celles et ceux dont on ne parle pas, parce que leur musique n’est pas celle à laquelle on s’attend. Off The Radar vous propose à intervalles réguliers un tour d’horizon des musiques obliques et aventureuses.

YATTA

WAHALA

Emile

L’album de Yatta était un des mystères le plus excitants à venir de l’été 2019. Dans la lignée de l’afro-futurisme queer d’un Yves Tumor, Wahala s’annonçait comme une percée vertigineuse et révolutionnaire d’une vie dans une époque. Promesse tenue. L’album est une bombe de narration : le malaise de l’Afrique et son héritage du blues, les violences de la masculinité, la paradoxale tristesse de la solitude créatrice, tout se déploie lentement et méthodiquement à travers onze titres qui couvrent un champ monumental de la musique contemporaine. Le R'n'b a été déstructuré, la musique électronique prise à son paroxysme expérimental, si bien qu’on est toujours à la fois en terrain connu et profondément plongé dans le malaise. Car au-delà des questions sociales et politiques qui nourrissent la musique de Yatta, Wahala est une aventure personnelle. Cette musique, dont l’artiste même dit qu’elle existe avant tout pour se tenir compagnie, est une musique qui ne refuse jamais l’apparente obscurité de l’introspection. On y entend Yatta, ses voix intérieures, ses autres sois, et puis on s’y découvre lentement, camouflé dans la complexité de la vie de quelqu’un d’autre. Les titres sont courts, comme une visite incompréhensible dans le minuscule palais de l’identité, mais l’effet est radical. Immersif. Beau.

Muslimgauze

Babylon is Iraq

Côme

A quel moment arrêtera-t-on les sorties posthumes de Muslimgauze ? Plus important encore, quand cesseront-elles d’être régulièrement aussi qualitatives ? Si l’on exclut en effet certains efforts assez dispensables ces dernières années (Cobra Head Soup ou Ali Zarin), la discographie de Bryn Jones continue de s’étoffer de disques fort intéressants. Si la plupart sont fort inégaux, tous contiennent cependant leur lot de pépites et continuent de creuser les différents sillons qu’empruntait la musique de Muslimgauze, quelque part entre techno, breaks, ambient et noise. Ce Babylon Is Iraq ne déroge pas à la règle, proposant en plus sur un format resserré un vrai beau panorama de la musique du Mancunien, des splendides psalmodies féminines noyées sous les effets de « Kaliskinazure – Momada » aux rythmiques décharnées de « Momada ». Bien qu’il soit loin d’atteindre les sommets qu’ont pu atteindre les disques sortis sur Staalplaat de son vivant (on ne peut que recommander chaudement l’écoute de Izlamaphobia ou Mullah Said), on ne peut s’empêcher de se dire que Babylon Is Iraq représente une formidable porte d’entrée dans une discographie absolument passionnante, et toujours changeante.

Albrecht La'Brooy

Healesville

Aurélien

Qui prétend faire de la musique sans prendre position ? Si la responsabilité pour l’artiste aujourd’hui reste de divertir, d’évoluer sans cesse dans sa science de la fabrique d’émotions, il subsiste au milieu de tout ça sa responsabilité à remettre dans nos écouteurs ce qu’on n’entend plus, comme le boucan des villes, le brouhaha des marchés, le pot d’échappement des voitures ou les sonnettes des vélos. Bref, rappeler à toute cette pollution sonore synonyme de vie, qui s’articule autour de nous et qu’on ne cherche plus à voir, recroquevillés sur nos smartphones et notre techno-cocon, et qui nous détourne d’un extérieur qu’on ne sait plus appréhender – et qu’on ne veut plus appréhender, d’ailleurs. C’est dans ce contexte qui en dit long sur les populations à se replier sur elles-mêmes que Healesville débarque avec ses lignes de piano abstraites et ses  drones triés sur le volet pour offrir un support d’écriture aux field recordings compilés par Albrecht La’Brooy sur une demi-douzaine de titres. D’une économie de moyens sans pareil, cet opus se suffit de peu de choses et offre un délicieux ensemble d’une beauté simple, mais racée. C’est simple : ça donne envie de foutre un piano à chaque coin de sa ville, histoire d’apporter un peu de fraicheur à ces atmosphères saturées en particules fines. Mais si vous vous confortez dans une vie qui demeure strictement virtuelle, alors soit : cette petite quarantaine de minutes saura vous rappeler les longues heures de jeu à errer sans but dans les plaines d’Hyrule dans le dernier opus de Zelda, avec cette poésie et cette légèreté propre à la magie des films de Miyazaki scorés par Joe Hisaishi. C’est dire si tout le monde y trouve son compte.

Lea Bertucci

Resonant Fields

Emile

Silo City est un drôle d’endroit. Dans la zone industrielle de Buffalo, cet immense bloc de béton émerge du fleuve, comme un étrange navire dont l’origine présumée fait froid dans le dos. Témoin d’une ère industrielle déjà en échec et d’une ville symptomatique de la détresse urbaine des États-Unis, le lieu abrite pourtant une magie que certains artistes viennent tour à tour révéler. Le plus grand hangar offre en effet naturellement un delay de treize secondes, donnant lieu à une acoustique qui déplie n’importe quel bruit dans le temps et l’espace. C’est là que Lea Bertucci, saxophoniste et productrice new-yorkaise, a enregistré son dernier disque. A l’ère de la modification informatique des sons, Resonant Fields apparaît comme une poursuite des musiques atmosphériques contemporaines aussi bien que comme un renouement entre la musique et un espace non-numérique. Sur les quatre morceaux qui composent l’album, c’est un univers qui se déploie à l’intérieur de ce vide architectural et civilisationnel. Lea Bertucci innove en s’adaptant à une nouvelle façon de jouer, en s’incorporant dans un espace inhumain.

Rafael Anton Irisarri

Solastalgia

Côme

A vrai dire, chaque édition de Off The Radar pourrait contenir un disque de Room40. La structure de Lawrence English semble toujours incapable de sortir des œuvres dispensables, et a au fil des années su s’accompagner d’une poignée d’artistes irréprochables. Rafael Anton Irisari est de ceux-ci, lui qui revient aujourd’hui sur le devant de la scène avec un quatrième disque d’ambient grandiose. Oui, ce Solastalgia peut sembler facile dans ses nappes, sa simplicité d’approche et son refus d’éviter les poncifs du genre. Et pourtant, loin de sombrer dans la grandiloquence de certains, le Nord-Américain continue de fasciner par sa capacité à jouer très finement avec ses différents instruments plutôt que de partir dans des choses très convenues, et finit toujours par préférer l’ambivalence aux clichées. Abordant ici la détresse très contemporaine que l’on peut ressentir face aux changements climatiques, Rafael Anton Irisarri met en musique nos petites apocalypses quotidiennes, à mesure que l’espoir vient à nous manquer. C’est finalement justement dans sa capacité à toujours être dans un entre-deux émotionnel que l’Américain met si bien le doigt sur nos hésitations et angoisses permanentes, dans ce qui s’impose sans nul doute comme un des grands disques d’ambient de l’année.