Histoire de se saisir pleinement d’une œuvre, la posture idéale que toute rédaction devrait adopter tient dans ce seul credo hâte-toi lentement. Chez Goûte Mes Disques, on tente déjà de le respecter en ne cédant pas à la tendance moderne selon laquelle l’actualité ne pourrait être traitée qu’en 140 caractères, et qui finit par nous flanquer la musique au cœur d’un bordel mal éclairé, façon chrono-stock. Malheureusement, le temps manque pour tout le monde. On s’est donc proposé de vous en faire gagner en sélectionnant le meilleur de ceux qui l’ont pris, au travers de la présentation de trois ouvrages récents, et d’un oldie, qui déplient avec talent l’une ou l’autre dimension de la musique.

Ne vous fatiguez pas à écouter ces 50 classiques de la pop : David Snug s’en est occupé pour vous

David Snug

Quand un livre sort sur la Marwanny Corporation, on sait qu'il ne faut pas s'attendre à un truc sérieux venant d'une maison d'édition dont les best sellers se nomment Glandez Futé ou L'apocalypse sans douleur. Cela tombe bien, David Snug adore se marrer en se payant la tête de groupes qu'il adore (ou pas). Dans cet esprit totalement 38ème degré qui anime toutes les sorties de la Marwanny Corp, le dessinateur français y fait son retour avec Ne vous fatiguez pas à écouter ces 50 classiques de la pop : David Snug s’en est occupé pour vous, un titre qui, comme son nom l'indique bien, évoque de manière succincte mais hilarante une petit cinquantaine de très grands disques – et le Western sous la neige de Dionysos. Chaque entrée dans cette liste qui va du Pet Sounds des Beach Boys au 13 Songs de Fugazi en passant par le Nervermind de Nirvana est surtout l'occasion d'enchaîner les blagues dont on ne sait jamais trop si elles sont délicieusement potaches ou juste d'une débilité qui confine au génie. Grand amateur du running gag (le 9/10 qui ne change jamais, ou l'album de Dyonisos enregistré par Albini justement), d'une écriture oralisée qui évoque les tirades de poivrots (« Alors bon j'ai envie de dire... »), et d'une orthographe pour le moins bancale, David Snug rend un hommage attendrissant à des disques qui, pour la plupart, lui sont très chers – il y en a quand même l'un ou l'autre (La Femme ou les Eagles of Death Metal) qu'il prend un malin plaisir à dézinguer au travers de billets faussement dithyrambiques ou tout simplement surréalistes. Bref, c'est court, c'est hilarant, et l'exercice de la chronique dessinée se poursuit sur sa page Facebook à l'heure où l'on publie ce dossier.

SNUG (David), Ne vous fatiguez pas à écouter ces 50 classiques de la pop : David Snug s’en est occupé pour vous.
Paris, Marwanny Corporation, 2017, 112 p.

La Guerre Du Son

Serge Coosemans

Serge Coosemans a un vrai problème avec les extrêmes. En effet, vu la taille microscopique du milieu culturel belge d'une part, et vu la taille de sa gueule quand il l'ouvre sur les réseaux sociaux d'autre part, il est devenu ce type que l'on adore détester, et dont les prises de positions trollesques suscitent autant de shitstorms que de franches rigolades. À l'opposé du « chroniqueur culturel gonzo qui aime bien chier dans les bottes », il y a « l'auteur de trucs qui paient un peu plus que des statuts Facebook », et dont on avait apprécié le Glossaire du DJ pour ses vertus instructives. Et dans ce dernier costume, il a plutôt tendance à être à l'image de ce qu'il est dans la vie réelle : quelqu'un qui n'a rien du sociopathe aigri qu'il aime incarner. Et donc, après son guide en mode « la musique électronique pour les nuls », il s'attaque à un sujet autrement plus casse-gueule : les troubles de l'audition et la législation visant à endiguer cet inquiétant phénomène – l'OMS table quand même sur un milliard de sourds sur Terre en 2050. Sujet de vieux con par excellence (parce qu'en 2018, on commence généralement à se préoccuper de ses oreilles aux premiers acouphènes), la santé auditive devient quelque chose d'autrement plus chouette sous la plume du Bruxellois, qui n'oublie aucun aspect de la problématique, et met énormément d'eau dans son vin par rapport à ses billets de mauvaise humeur pour Focus/Vif. Et c'est peut-être le principal reproche que l'on peut formuler à l'adresse du livre : celui de ne pas en faire assez. D'une part, d'un point de vue purement investigatif, on aurait aimé que Serge Coosemans pousse la réflexion un cran plus loin, dans une veine qu'on rapprocherait des papiers au long cours du New Yorker. Et puis d'autre part, on aurait aimé que la Guerre Du Son soit davantage incisif (voire réellement provocateur) dans les passages où son auteur peut se permettre de donner un avis – et ils ne manquent pas. Si l'on fait fi de ces bémols, il reste un ouvrage sans trop de prétentions, qui se lit facilement et contient son lot d'informations utiles et d'observations qui suscitent la réflexion. C'est toujours ça de pris.

COOSEMANS (Serge), La Guerre Du Son.
Bruxelles, La Muette, 2017, 128 p.

Sounds of Surprise. Le Jazz en 100 Disques

Franck Médioni

Assez souvent dans nos colonnes, on s’excuse de notre manque de connaissance à l’égard du jazz, d’être des néophytes de la flûte. C’est donc le moment de prendre sa trompette à deux mains – plus d’excuse – parce que Franck Médioni vient de publier le guide que nous attendions pour nous retrouver dans ce siècle de sonorités. Il ne s’agit peut-être pas du premier ou du meilleur parcours tracé, néanmoins, Sounds of Surprise. Le jazz en 100 disques se présente sous une justesse salutaire : Médioni développe son discours au travers d’une subjectivité revendiquée qui ne cloisonne pas l’univers du lecteur. Un regard déférent se pose sur le mouvement jazz avant de se laisser emporter dans son flot de notes et d’acteurs, allant des figures illustres aux ingés son, labels, producteurs, graphistes, photographes et écrivains de l’ombre, souvent laissés dans l’arrière scène qui a pourtant tant œuvré sur chaque disque. En cela, Médioni respecte sa définition liminaire du genre : cette musique est avant tout collective. Au cours de cette introduction, il rappelle également que l’étiquette jazz posait problème à la majorité de ses représentants, il s’en défait donc petit à petit. Contre toutes les caricatures, notre auteur progresse selon un protocole empreint de liberté, à l’image du mouvement qu’il illustre, loin des tons paternalistes que mobilisent le plus souvent les guides – surtout quand ils abordent un objet relatif à certaines visions élitistes. Comme souvent chez le Mot et le Reste, une première partie prépare donc l’attaque de la sélection très personnelle qui suit. Avec efficacité, l’exposé part des racines du jazz vers son existence actuelle. Les aspects poétiques ou politiques, techniques ou spirituels sont ainsi systématiquement envisagés dans un regroupement d’individualités : le jazz ce n’est pas une étiquette, c’est un ensemble irréductible d’âmes. En témoignent les notices de la seconde partie qui sont aussi bien des résumés historiques et relationnels – parfois trop – que des présentations de la frappe particulière de chaque disque et de chaque manière. Avec Chet Baker, qui « construit de délicates mélodies épurées, sinueuses quand il ne se laisse pas emporter par de longues phrases legato et véloces », ou Oscar Peterson, avec lequel « les 88 touches en noir et blanc semblent se démultiplier, comme si chaque fois qu’il effleure le clavier, il en faisait surgir d’autres afin de rassasier sa boulimie de notes », et avec d’autres encore, Médioni déballe son amour puissant, son oreille poétique, pour que les bases soient enfin acquises – mais surtout, célébrées.

MEDIONI (Franck), Sounds of Surprise. Le Jazz en 100 Disques.
Marseille, Le mot et le reste, 2017, 272 p.

K. 622

Christian Gailly

On aura beau écrire sur l'art, de la manière la plus romancée ou la plus précise qu'il soit, il y aura toujours une part qui nous échappera. Précisément la part émotionnelle qui réside dans l'œuvre en elle-même. Une émotion qui dépasse toutes les descriptions qu'on pourrait en faire puisqu'elle est vécue par chaque personne touchée comme un sentiment unique. C'est d'ailleurs l'objet de K. 622, un roman dans lequel Christian Gailly lance son personnage principal, qu'on ne qualifiera définitivement pas de héros, au travers d'une recherche désespérée. Comme touché par la grâce divine alors qu'il entend depuis le fond de son lit un concerto de Mozart à la radio, ce personnage se retrouve désemparé une fois l'œuvre finie, l'émotion disparue et le constat qu'il va lui être difficile de revivre cette expérience. Jusqu'à ce qu'il apprenne que ce même concerto va être joué à Paris, non loin de chez lui. Démarre alors une quête, parfois absurde, dans laquelle Christian Gailly prend un malin plaisir à se ranger du côté du lecteur pour observer son personnage s'empêtrer dans des situations ridicules. Mais la réelle plus value de ce livre, et là où réside tout son génie, c'est dans la construction narrative en tout point similaire à une partition : sur la base de répétitions, de lenteurs et d'accélérations, d'évidences et de surprises, le récit épouse la forme d'une œuvre musicale. Au final, et sans avoir l'air d'y toucher, Christian Gailly a peut-être bien trouvé la meilleure manière d'écrire sur la musique.

GAILLY (Christian), K. 622.
Paris, Les éditions de Minuit "double", 2011 [1989], 128 p.