Histoire de se saisir pleinement d’une œuvre, la posture idéale que toute rédaction devrait adopter tient dans ce seul credo hâte-toi lentement. Chez Goûte Mes Disques, on tente déjà de le respecter en ne cédant pas à la tendance moderne selon laquelle l’actualité ne pourrait être traitée qu’en 140 caractères, et qui finit par nous flanquer la musique au cœur d’un bordel mal éclairé, façon chrono-stock. Malheureusement, le temps manque pour tout le monde. On s’est donc proposé de vous en faire gagner en sélectionnant le meilleur de ceux qui l’ont pris, au travers de la présentation de trois ouvrages récents, et d’un oldie, qui déplient avec talent l’une ou l’autre dimension de la musique.

Mets le feu et tire-toi

James McBride

Une flamme incandescente, des costumes bigarrés, une série de mouvements, d’esquives, de la sueur, de la royauté, quelques coups de cuivres, une révolution qui s’est emparée des cœurs, des esprits et de la musique sous tous ses domaines : James Brown a fait trembler le monde. « Et c’est le même homme dont les quelques mots griffonnés sur une serviette de table en 1968, Say it loud, I’m black and I’m proud, allaient d’un seul coup changer l’image que toute une nation noire avait d’elle-même. » Il ne reste pourtant du monument qu’une ombre insaisissable. Avec Mets le feu et tire-toi, James McBride n’avait cependant pas comme intention première de venir corriger le tir, de rectifier la foule d’études incorrectes sur l’artiste. Il existe une poignée d’ouvrages valables à son sujet – comme l’auteur le reconnaît – bien qu’il leur manque néanmoins le miracle élucidé, la certitude d’une vie cernée ; la vérité. James McBride ne s’est pas lancé non plus dans cette investigation pour évoquer enfin son idole. « Disons-le franchement, j’avais besoin de ce fric. » L’écrivain était simplement là au bon moment pour recevoir le bon tuyau afin de coucher sur papier l’œuvre qu’on attendait de lui. Une commande, au regard de laquelle il se sent illégitime.

Sauf que McBride est un auteur qui accumule les talents entre une plume superbe, une expérience signifiante de journaliste et de grandes compétences comme saxophoniste jazz. Cette position particulière offre d’ailleurs au roman sa force, rare, puisqu’il ne procède pas d’une volonté de servir le mythe ou l’une de ses formes. Le parrain de la Soul est plutôt envisagé au travers de toutes les questions que lui et l’auteur – afro-américains – ont respectivement rencontrées durant leurs vies, la figure complexe devenant un prisme par lequel passe un regard aiguisé, jeté également sur le monde qui l’accompagne et dont il se fait le héros. Le récit progresse ainsi au gré d’une triangulation entre James Brown, l’Amérique et le narrateur, sans que ce dernier ne se mette en scène avec complaisance – qualité peu fréquente dans ce type d’œuvre où l’Autre sert habituellement de prétexte à la mise en valeur de sa propre personne. Chacune de ses interventions émerge avec pertinence dans un propos humble, utile et sensé, mais surtout, dans un style magnifique qui parvient à se saisir du visage désastreux de l’Amérique, à l’aide d’une langue puissante, d’un roulement d’images dont les représentations ciselées débouchent presque toujours sur une réflexion sociale juste, même lorsqu’elle se charge d’une colère parfois bouillante, souvent salutaire. Il s’agit par là même de proposer une sorte de manifeste en l’honneur de la culture populaire, issue pour bonne part de talents afro-américains tombés dans l’oubli, qu’il convient de protéger aujourd’hui. En définitive, au-delà d’une biographie soumise à l’investigation rigoureuse qui fournit ici l’un des meilleurs travaux sur l’artiste, Mets le feu et tire-toi évoque le milieu de la musique dans ses détails, aux côtés de Maceo Parker, Stevie Wonder, Grover Washington Jr et pleins d’autres ; il se charge de raconter les quartiers, les états et la nation éclatée ; il dit la beauté d’une foule de vies rayonnantes en commençant par la flamme la plus visible.

MCBRIDE (James), Mets le feu et tire-toi. À la recherche de James Brown et de l’âme de l’Amérique.
Paris, Gallmeister, 2017, 336 p.

Mixtapes. Un format musical au cœur du rap

Sylvain Bertot

Trop peu de gens comprennent combien Fake For Real, le site de Sylvain Bertot, est une oasis dans le milieu de la critique musicale. En ces temps consommés par la dictature des réseaux sociaux et sa course au contenu, FFR est peut-être la seule structure rap à s'imposer un délai aussi long (quelques mois à quelques années) pour digérer les oeuvres qu'elle chronique. Et faut-il le rappeler, on parle d'un genre qui peut compter jusqu'à trois projets par an pour un même artiste. En 2017 pourtant, on ne voit guère que FFR pour arriver à estimer la capacité à bien vieillir d'un disque, même si cela doit se faire sûrement au détriment de son audience, très réduite. Cette éthique de travail, Sylvain Bertot l'applique également aux mixtapes, un format pourtant notoirement connu pour son côté débridé et anarchique, et indiscutablement moins évident à disséquer sur le long terme. C'est pourtant le défi qu'il a relevé sur Mixtapes, un format musical au coeur du rap, livre qui se réclame comme une ambitieuse timeline des diverses mutations connues par le format. De la house tape aux blend tapes (l'ancêtre du mash up que l'on connait aujourd'hui), du bootleg à l'oeuvre originale, le livre propose un historique concis mais passionnant de la mixtape, avant de dresser un inventaire de cent disques triés sur le volet pour leurs apports à cette dernière. Soit autant d'invitations à découvrir (ou redécouvrir sous un autre angle) quelques monuments, dont une grande partie se trouve encore en téléchargement gratuit aujourd'hui. Accessible et plaisant, Mixtapes est un livre parfait pour mieux comprendre comment on est passés d'une compilation de freestyles sur face B, à un format qui propose des créations totalement originales, au travers des plus éminents acteurs lui étant associés, de Kid Capri à DJ Drama, sans oublier de détailler les apports d'écuries incontournables comme Roc-A-Fella, Cash Money, ou du 1017 Brick Squad. Une lecture incontournable, même si on regrette que cet historique ne soit pas plus bavard sur l'économie développée autour de ce format, et plus particulièrement outre-Atlantique.

BERTOT (Sylvain), Mixtapes. Un format musical au cœur du rap.
Marseille, Le Mot et le Reste, 2017, 288 p.

Une Civilisation du rythme

Jacques Réda

Jacques Réda débarque avec Une Civilisation du Rythme pour parler de jazz et des longs souffles de liberté qui s’échappaient de certains instruments dans la première moitié du 20e siècle. Il choisit donc de se focaliser sur une période particulière du genre, celles des « big bands », qui se voit balisée dans son propos par quatre figures majeures : Fletcher Henderson, Duke Ellington, Jimmie Lunceford et Count Basie. Derrière ces noms, on retrouve diverses incarnations d’un concentré de blues et de swing que Jacques Réda aborde moins dans une perspective musicologique que philosophique : il s’agit pour lui de penser le Temps. Le rythme est à la base du jazz – bien qu’il s’en soit éloigné dans la suite de son histoire – et s’il a souvent été envisagé en termes de réalisation technique, peu de travaux le questionnent sur ses rapports avec le Temps historique, celui qui gouverne le monde. Le jazz permettrait alors de prendre un instantané de la progression inéluctable à laquelle nous sommes tous soumis ; il offrirait un « maintenant perpétué ». Dans la répétition qui produit cette fenêtre, ce moment, il serait alors possible de s’aménager des espaces de liberté, puissants. L’essai emmène le lecteur dans cette réflexion mâtinée d’histoire sociale et culturelle pour appréhender la matière, l’énergie et la poésie de toute chose. Soulignons qu’il s’agit bien ici d’un essai, dont le discours s’égare parfois dans un style trop énigmatique et hermétique, voire dans certains détours peut-être inutiles. Un CD fourni en fin d’ouvrage vient cependant offrir un doux répit aux quelques parenthèses brumeuses en respectant à la lettre le mot de Duke Ellington que l'on retrouve en épigraphe : it don't mean a thing if it ain't got that swing.

REDA (Jacques), Une Civilisation du rythme.
Paris, Buchet/Chastel, 2017, 192 p.

Triksta

Nik Cohn

Si vous avez regardé True Blood, vous aurez nécessairement un a priori très positif sur la Nouvelle-Orléans. Et pour cause, on parle là d'une série où des légendes urbaines ont fait de la Louisiane un baisodrome à ciel ouvert, et où vos partenaires de pirouettes s'appellent quand même Anna Paquin ou Deborah Ann Woll. Si vous avez regardé Treme par contre, vous êtes plus dans la réalité des choses : vous savez que c'est un sacré merdier sur place, et que ce coin de l'Amérique ressemble à un gros tas de boue où il ne fait pas bon vivre entre les ouragans et les conflits de race. C'est justement dans ce contexte un peu tendu que Nik Cohn a écrit Triksta, oeuvre qui tente de retracer l'ADN du rap de ce côté de l'Amérique, et dont les racines diffèrent assez clairement de ses voisins de la côte ouest et de la côté est. Une chronique journalistique passionnante dans laquelle on mesure toute l'influence du fameux "Triggerman beat" sur le rap du Sud, l'importance de la TR-808 – la fameuse boîte à rythmes qui a permis à Mannie Fresh de faire bouger les fessiers de toutes les femmes de sa région – et la nécessité qu'ont eu ces rappeurs de vouloir faire de l'argent sur leur art, sans jamais supporter la comparaison avec leurs collègues du nord. Une authentique investigation aux allures de Gumbo, ce ragoût fourre-tout de la Louisiane, qui est remplie à ras l'assiette de belles anecdotes sur l'envers du décor de cette scène, et de rencontres luxuriantes, puisque Cohn y parle entre beaucoup d'autres choses de son entrevue avec le regretté Soulja Slim, star locale qui s'est fait faucher en pleine ascension lors d'une fusillade en 2003. Et rien que pour ça, Triksta est un oldie but goodie qu'il faut avoir à tout prix dans sa bibliothèque.

COHN (Nik), Triksta. Un écrivain blanc chez les rappeurs de la Nouvelle-Orléans.
Paris, Seuil « Points » [Éditions de l'Olivier], 2007 [2006], 384 [372] p.

Machine Soul. Une histoire de la Techno

Jon Savage

Parce que ce sont les vacances et qu’on est tombé sur une pépite qui leur correspond parfaitement, on se devait de vous parler en bonus d’un second oldie : le Machine Soul de Jon Savage. Si le titre peut faire penser aux élans de James Brown, le tout petit ouvrage d’à peine 50 pages traite bien de la Techno – ou du moins des musiques électroniques – depuis ses balbutiements jusqu’au début des années 90 – période de rédaction de ce grand article – que l’on peut considérer comme un moment charnière dans l’histoire du genre. Or, cet intitulé ne pouvait être remplacé par un autre, puisqu’il résume parfaitement l’intention de ce texte qui s’évertue à démontrer la possibilité de faire naître une âme à partir des machines – à partir du bruit. Plus qu’une histoire de la musique, au-delà de toutes les analyses sociologiques qu’il mobilise, Jon Savage livre ici une ode à la composition électronique. Un parcours dans la spiritualité électrique dont le transport passera par la transe – le corps en vibration. Une foule de noms se fracassent entre Kraftwerk et Aphex Twin, en passant par R&S et Warp Records, des usines de détroits aux expériences européennes, vers le monde entier. Il ne suffisait à notre auteur que d’un petit livre, encore plus fin qu’une poche de Levi’s, pour retracer cette déferlante, exprimer son potentiel et frapper l’esprit de chacune de ses qualités intenses : la force, la vitesse, l’harmonie. Une seule série efficace – uppercut, gauche, droite – pour saisir et livrer un pouvoir dont il démontre l’immensité. Non loin d’une prophétie, Jon Savage pose dans ce texte un véritable sacre, à côté duquel il ne faudrait pas passer sans plier le genou.

SAVAGE (Jon), Machine Soul. Une histoire de la Techno.
Paris, Allia, 2011, 48 p.