Les oubliés du premier semestre 2013

The Child of Lov

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Double Six est une filiale plus confidentielle du mastodonte Domino, une sorte de laboratoire indé hébergeant des artistes qui se plaisent à emprunter des chemins un tantinet moins balisés. Pas étonnant donc qu’on y croise des gens comme Jon Hopkins et Kid Creoste, Bill Ryder-Jones (ex-The Coral) ou Spiritualized. Et avec The Child of Lov, la structure londonienne poursuit son beau travail de défrichage. Derrière The Child of Lov se cache Cole Williams, un artiste sans port d'attache fixe. Celui qui vit entre Paris, Londres et Amsterdam dit surtout avoir planté ses racines artistiques en Géorgie américaine. Et c’est inspiré par cette vie de bohème et entouré de brics et de brocs que le mec concocte une mixture qui comptera certainement parmi les plus alléchantes et capiteuses de 2013. The Child of Lov, c’est une musique qui évoque autant J Dilla que Gnarls Barkley ou Alabama 3. C’est le Bayou dans ton salon, les champs de coton dans ton slip et le croco qui te bouffe le cervelet. Et puis c’est surtout une liste d’invités qui impressionne (DOOM, Thundercat et Damon Albarn), l’un ou l’autre single imparable (bon courage pour résister à « Fly ») et une propension à rendre l’atmosphère délicieusement suffocante. Et cerise inutile sur le gâteau, The Child of Lov est une sorte de sosie improbable de Zlatan Ibrahimovic. Bref, ce mec a tout pour plaire. 

DJ Koze

Amygdala

Sur le papier, Amygdala nous mettait bien les boules. Après dix ans d'inactivité discographique, le producteur allemand semblait tellement craindre son retour qu'il avait convoqué sur sa quatrième plaque un maximum de gens qui marchent bien, que ce soit Apparat, Matthew Dear, Caribou ou encore Milosh. Et Dieu sait comme on se méfie des disques au casting trois étoiles. A l'écoute néanmoins, on en avait oublié comme le teuton pouvait être étonnant quand il le voulait : Amygdala figure en effet parmi cette catégorie de miracles maîtrisés de bout en bout, qui confine à une universalité sans pareille mesure. A ce sujet, il n'y a qu'à constater comme chaque rédacteur de GMD, de l'ex-fluokid jusqu'au technophile cannibale en passant par le fondu d'indie-rock ou de bizarreries électroniques a su être charmé par cette plaque qui donne autant en fourmillements de jambes qu'en anthems pop émos. Et si l'on aura beau regretter un peu le manque de liant de cette plaque rosacée, celle-ci demeure comme l'un des plus beaux cartons de ce premier semestre 2013 doublé d'une belle preuve que malgré les années qui défilent, DJ Koze toujours. Et que ça nous intéresse encore. 

Toro Y Moi

Anything In Return

Il est constant dans l'effort, Chaz Bundwick. Et c'est ça qu'on aime chez lui: le mec est discret mais productif. Et donc, sa discographie s'agrandit petit à petit mais esquive les cadavres avec la même astuce. Et ce n'est pas son Anything In Return, poursuivant le virage pop entamé sur Underneath The Pine, qui va nous faire mentir: malgré ses airs candides, on trouve très vite de la profondeur dans le songwriting romantico-drogué de l'Américain. Bien aidés par un timbre de voix très proche d'un Elliott Smith qui aurait basculé hippie, les treize titres de ce troisième opus de Toro Y Moi ravivent à grand renfort de champis la flamme du R&B 90's, comme si Jodeci rencontrait Irvine Welsh. Et qu'importe si les sujets abordés ne sont pas propices à une grosse rigolade: malgré une certaine amertume, Anything In Return arrive toujours à tirer la lumière de son côté, et c'est ce qui fait tout le cachet de cette plaque aussi hallucinée qu'attachante. Alors, Anything In Return, meilleure plaque de Toro Y Moi ? Trop tôt pour le dire. Ce qui est certain cependant, c'est qu'on a rarement eu autant envie de chevaucher une licorne qu'en écoutant cet album en 2013.

Peter Rosenberg presents New York Renaissance

Pour qu’il y ait renaissance, il faut qu’il y ait eu déchéance. Pourtant, dans le cas du hip hop new-yorkais, on n’a jamais eu le sentiment qu’il ait connu une interminable traversée du désert. Certes, le centre de gravité du rapgame s’est méchamment déplacé vers le sud ces dernières années, mais cela n’a jamais empêché la Big Apple de nous livrer des rappeurs intéressants, voire indispensables. Mais voilà, pour Peter Rosenberg, DJ sur la station Hot 97, il se passe quelque chose d’énorme dans une ville qui a vu émerger le Wu-Tang Clan, Nas ou Mos Def et qui se cherchait un second souffle. Un véritable renouveau. En même temps peut-on vraiment lui donner tort avec l’émergence récente de gens comme Joey Bada$$, A$AP Rocky, Action Bronson ou les Flatbush Zombies. Ce sont tous ces derniers qui font figure de locomotives sur cette mixtape gratuite et revivaliste. Si votre truc, ce sont les délires autotunés et les egotrips plus gros que la panse à Rick Ross, passez votre chemin. Par contre, si vous ne crachez pas sur du bon boom bap et que vous regrettez un certain âge d’or du hip hop east coast, vous trouverez ici votre bonheur. Pas vraiment une mixtape qui va faire avancer le schmilblick, mais vraiment, est-ce que cela a de l’importance ? Certainement pas quand on écoute une bonne partie des titres de New York Renaissance…

Bill Ryder-Jones

A Bad Wind Blows In My Heart

L'ex guitariste de The Coral avait claqué la porte en 2009, et l'on avait un peu perdu sa trace. En cause un premier album en 2011, If..., présenté comme la "bande son d'un film imaginaire", marqué d'une part par un son très léché et d'autre part par une impression de trop peu, causée par de nombreuses plages instrumentales un peu vaines. Deux ans après ce semi échec, Bill Ryder-Jones revient à ce qu'il sait faire de mieux, c'est à dire à la pop, la vraie, la belle, enveloppée de guitares et tachetée de piano et d'arrangements d'orfèvre. Les onze chansons de A Bad Wind Blows In My Heart, déjà superbes quand on les prend séparément, se fondent dans un tout magnifique inspiré par Nick Drake ou Elliott Smith, et dont on ressort à la fois enchanté et apaisé. De la belle ouvrage, et la bande-son parfaite d'un mois d'août loin du bruit de la ville.

Bertrand Belin

Parcs

Bertrand Belin fait de la chanson française, mais à la marge. Textes abscons et assonances sont sa marque de fabrique, et comme avec Thiéfaine on n'y comprend pas grand-chose. Mais qu’on aime entendre ses mots et cette voix grave, presque rauque par moment. Bertrand Belin fait également du rock, mais de travers, le tempo lent et le chant traînant. C'est folk comme du Neil Young et dépouillé comme du Leonard Cohen, ou l'inverse. Ça gratte un peu parfois, mais ça ne démange jamais. Il faut le voir sur scène, Bertrand, répétant dix ou vingt fois les mêmes phrases sans queue ni tête ; on dirait qu'il récite le bottin, on se demande ce qu'on fout là, et sans crier gare il enchaîne sur un pont sublime à la guitare. C'est un personnage ce Belin, un artiste des chemins de traverses et des fossés. Il a sorti son quatrième disque ce printemps, Parcs, et c'est vraiment bien.

Floorplan

Paradise

Robert Hood fait partie de ces apôtres de la techno de Detroit délivrant depuis deux décennies une techno exigeante et sombre, véritable marque de fabrique de la ville. On connaît peut-être moins l'aspect house et funky de l'ancien membre d'Underground Resistance. Pourtant, celui-ci vaut amplement le détour tant Paradise, dernier né du cerveau de Robert Hood aka Floorplan, est un condensé de morceaux tubesques. Floorplan nous balance une house aux accents techno, ou peut-être le contraire. Après tout on s'en balance, puisqu'il ne vous restera à l'écoute de cet album qu'un sourire béat et des douleurs aux jambes. On peut citer, pêle-mêle, la frénésie qui se dégage de "Baby Baby", la mélancolie house de "Never Grow Old", la doublette techno de "Eclipse" et "Higher" avant de se prendre en pleine gueule le tube ultime qu'est "Confess". Vous pouvez d'ailleurs être sûrs que ce dernier morceau sera bloqué sur repeat lors de vos prochaines sauteries. Avec Floorplan, si vous cherchiez encore la bande-son de l'été, elle se trouve sans conteste dans Paradise.

Iron & Wine

Ghost on Ghost

On a cru avoir perdu Samuel Beam il y a deux ans. Malgré tout l'amour qu'on lui portait à lui et à son alias musical Iron & Wine, Kiss Each Other Clean était mauvais, du sous-Bon Iver, et rien n'y a fait, on n'a pas pu le sauver. Et puis le barbu de Caroline du Sud s'est finalement repris. Ghost on Ghost, cinquième album, change à nouveau de braquet, sans revenir toutefois au folk des premiers opus. Ici les cuivres sont de sortie, ça commence acoustique puis ça vire jazz ou gospel avant de prendre la tangente en mode piano-bar comme cet introductif "Caught in the Briars" ou "Lover's Revolution", qui dès le début de l'année nous avait prévenu qu'il se passait à nouveau quelque chose. Et les chœurs, ces fameux chœurs qui faisaient briller les plus belles faces B de The Shepherd's Dog, se font entendre plus que jamais. Ça rutile et ça coule joyeusement, ça sent l'Amérique des bars et des soirées moites entre amis. Welcome back, Sam.

Queens of the Stone Age

…Like Clockwork

Dave Grohl, Nick Oliveri, Mark Lanegan, Trent Reznor. Alex Turner, Jake Shears, James Lavelle… Elton John. Les noms ont commencé à chuter, parfois aussi improbables soient-ils, et les fans ont commencé à mouiller leur petite culotte. Six ans après un Era Vulgaris décevant, le peuple a commis l'erreur de se cramponner au mirage d'un nouveau Song for the Deaf. Ce miracle n'a pas eu lieu et ce n'est pas plus mal. Si Josh s'est bien occupé ces dernières années (l'escapade Them Crooked Vultures, le pouponnage des Arctic Monkeys…), il a également eu l'occasion de scruter les fissures de son plafond pendant plusieurs mois suite à un dérapage médical. Fruit de cette sinistre expérience, Like Clockwork est une oeuvre sombre et hétéroclite, aussi bancale que jouissive. Aux indispensables morceaux qui puent le sexe et le rat crevé (« Keep Your Eyes Peeled », « If I Had A Tail »), la troupe infiltre de l'anomalie pop (« I Sat By The Ocean ») et de la ballade mielleuse sous champis (« The Vampyre Of Time And Memory », « Kalopsia ») en se foutant bien de savoir si tout cela a un sens. Au fur et à mesure des écoutes, la chose s'agrippe dans les coins (l'impeccable « I Appear Missing ») et confirme que QOTSA s'efforce toujours d'abattre des cactus à mains nues.

µ-Zik

Chewed Corners

A bien y réfléchir, Mike Paradinas est probablement l’un des grands hommes de la décennie. Entre 2003 et 2013, le natif de Londres a d’abord été le grand mécène du dubstep (en signant des gars comme Pinch, MRK1, Distance, Vex’D, Virus Syndicate, Ital Tek, Terror Danjah, Mary Anne Hobbs ou Boxcutter), puis du juke/footwork (Traxman, Dj Nate, Dj Roc, Chrissy Murderbot, Machinedrum ou Kuedo) et a finalement amené Planet Mu à un statut d’hyper frénétique aux sorties incalculables – rajoutant les habituelles sorties d’electronica, d’acid et de house. Au beau milieu de ce bordel, ce Britannique trouve encore le temps de pondre un neuvième album sous le nom de µ-Zik (si on compte le superbe Somerset Avenue Tracks (1992-1995) récemment sorti du placard). Un programme ingérable, qui finit par accoucher d’un des disques de l’année. Une merveille mélodique et rythmique, qui prouve que Paradinas demeure encore comme un des fleurons de l’industrie post-acid. A vrai dire, on soulèvera à peine l’influence juke/footwork tant la patte unique du producteur transcende de partout ce Chewed Corners des familles. Une plaque agile, surdouée et consciente, qui n’a besoin d’aucun pré-requis pour se laisser apprivoiser. Une expérience comme peuvent l’être tous les skeuds de µ-Zik. Après vingt ans, on se dit qu’on lui doit un respect éternel.

Siriusmo

Enthusiast

Au calme complet, Siriusmo a lâché le successeur de son tapageur Mozaik, et à part nous ça n'a pas l'air d'avoir passionné les foules. Faut-il y voir l'impact vampirisant du Random Access Memories de Daft Punk sur les sphères électroniques durant les mois de mai et juin dernier ? Difficile à dire, mais Moritz Friedrich s'est en tout cas fait lourder par une large partie du public qui ne jurait pourtant que par lui il y a encore trois ans. Et à l'arrivée c'est bien dommage car si certes le produit est bordélique, il n'est pas exempt de jolis moments à mi-chemin entre Discovery et le Richard D. James Album. On se sera ainsi mordu la lèvre inférieure de plaisir sur l'imparable "Congratulator", le tourmenté "Stinky Wig" ou encore le surprenant et jazzy "Liu". A l'arrivée, le deuxième album du sieur Mo est aussi tourmenté qu'il est funky, rappelant un peu à tout ces paradoxes que la French Touch n'invoque plus aujourd'hui tellement cette scène recycle des idées vieilles d'une dizaine d'années. Tout ça, sans nier qu'on trouve quand même en bout de course de l'album deux des pires titres jamais composés par le musicien teuton...

Holden

Sidération

Dans le vaste paysage désolé que l'on nomme couramment chanson française, pollué par des décennies de variété pour supermarché et dont les quelques artisans intéressants peinent à se sortir de l'ombre des grands anciens, quelques pépites brillent par leur originalité et leur fraîcheur. Parmi elles Holden, groupe confidentiel qui a sorti ce printemps son cinquième album. Si les deux premiers disques du duo, composé du guitariste Mocke et de la chanteuse Armelle Pioline, ont offert un premier tube indé, "La machine", à leurs auteurs, c'est Chevrotine, leur troisième disque sorti en 2008, et le bien nommé Fantomatisme, deux ans après, plus difficile d'accès mais tout aussi beau, qui ont réellement confirmé leur talent. Sidération pourrait être l'un des disques français de l'année, si les médias et le public prenait le temps de s'y attarder. Bien loin de la hype, le duo parisien nous offre douze morceaux épurés, toujours dans la veine pop de Chevrotine, mais dont les qualités d'écriture les font planer au-dessus de bien des productions musicales actuelles, tous genres confondus.

Midnight Juggernauts

Uncanny Valley

On avait un peu perdu de vue les Midnight Juggernauts. La faute à un The Crystal Axis qui n’était jamais parvenu à reproduire les saillies aussi jouissives que über-référencées d’un Dystopia qui avait tout pour plaire. Aujourd’hui signés sur Record Makers, les Australiens semblent arrivés à bon port. En effet, signé sur Modular à l’époque du premier album, on avait vite fait de rapprocher le groupe de la clique Ed Banger, là où celle-ci accordait quand même un peu moins de soin à l’élégance des compositions que les MJ. Cette élégance, on la retrouve justement un peu partout sur Uncanny Valley, un disque qui mélange une fois de plus psychédélisme et claviers pour un résultat à mi-chemin entre Cut Copy et Tame Impala – pour citer deux exemples bien de chez eux. Et si l’ensemble manque un peu de cohérence, cela est compensé par la force de frappe et l’efficacité de pas mal de titres qui s’imposent comme des singles en puissance – « Sugar and Bullets », « Systematic », « Ballad of the War Machine », « Memorium »… faites votre  choix, y’en aura pour tout le monde.

French Montana

Excuse My French

Difficile de faire plus opportuniste que le premier album de French Montana. En même temps quand on est signé à la fois chez Bad Boy et MMG il faut faire de l'argent, beaucoup si possible. Alors on réunit une liste de rappeurs longue comme le bras pour pallier un flow moyen (les bawss Rick Ross et Diddy, Lil' Wayne, Drake, Nicki Minaj, Raekwon, 2 Chainz, ainsi que Dj Khaled, Mavado, Ace Hood, Snoop Dogg et Scarface sur un seul morceau), des chanteurs r'n'b pour varier les plaisirs (The Weeknd et Jeremih, notamment), le tout sur des productions orientées trap (Jahlil Beats, Mike Will Made It, Cardiak, Lex Luger, Young Chop) d'assez bonne facture. Mission accomplie? Niveau rentrée d'argent oui, numéro 1, tout ça tout ça. Et la musique me direz-vous? Et bien évidemment il n'y a aucune cohérence, ça ressemble à une compilation. Prenons-le donc comme une compilation et ne boudons pas notre plaisir. Le single « Pop That », déjà vieux maintenant, est parfaitement éreintant et épileptique, « Marble Floors » et ses snares qui buguent est d'une rare violence et comporte (encore) une punchline visuelle imparable de Rick Ross (« got your bitch tip-toein' on my marble floors ») et une autre hilarante de 2 Chainz (« so many acres my neighbours stay in another county »), The Weeknd remplit le cahier des charges, Jeremih nous rappelle qu'on attend de pied ferme son album, « Freaks » réinvente correctement « Murder She Wrote » de Chaka Demus & Pliers, pareil pour « We Go Where Ever We Want » et sa variation sur « Ice Cream » de Raekwon, même si le « real hip-hop » se retourne dans sa tombe. Les têtes et les fesses bougent, on met son cerveau sur pause et tout se passe bien. A écouter en aléatoire et par morceaux, comme une bonne compilation donc.

The Pastels

Slow Summits

Les écossais des Pastels ne nous en voudront pas d’être en retard pour traiter leur superbe retour à la pop Slow Summits. Parce que s’ils nous en voulaient, on pourrait très bien leur reprocher à notre tour les seize ans de quasi-silence pendant lesquels leurs fans les ont attendu patiemment. Ils sont bien revenus brièvement pour nous offrir le sublime éclairci Two Sunsets avec le groupe japonais Tenniscoats. Mais les albums studio du groupe ont cruellement manqué. Jusqu’à ce que, un jour de mai 2013, les Pastels sortent Slow Summits, leur quatrième album, porté par un premier single délicat (“Check My Heart”). Tout simplement parce qu’ils en avaient envie. Un album d’été, vif, délicat, léger comme un premier essai. Seize ans après, les Pastels n’ont pas pris une ride, et ils continuent dans la veine d’Illumination, sublime et complexe disque pop avec lequel ils nous avaient laissés en 97. On ne sait pas si Slow Summits marque un retour définitif, le début d’une série de disques et de concerts. On ne sait pas grand-chose des Pastels, et c’est bien comme ça. On sait juste qu’on écoutera encore “Check my Heart”, le coeur léger, dans deux ans comme dans dix. Slow Summits, dix titres hors-hype, hors-temps. Bande-son d’un éternel été.

KMFH

The Boat Pary

Derrière ces 4 lettres se cache un des petits prodiges de la techno/house de Detroit, Kyle Hall. Apparu en 2007 sur le label d'Omar-S, FXHE Records, tous les regards se sont rapidement tournés vers ce gamin qui n'avait encore que 15 ans. A 16 ans, Kyle Hall fonde son propre label Wild Oats. Rien que ça. Le jeune Kyle a été biberonné au son de ces illustres aïeux de Detroit et ça s'entend dès les premières notes de The Boat Party. KMFH maîtrise aussi bien une house totalement mécanique et décharnée, que la techno old-school ou la ghetto-tech. Disons-le simplement, The Boat Party est impressionnant de maîtrise. On retiendra l'attaque frontale de « Dr Crunch » où la house réduite à son plus simple appareil vient se gaver de la brutalité de la techno. « Spoof » est quant à lui un morceau house d'un minimalisme déconcertant. Un simple beat flanqué de boîtes à rythmes qui reste bougrement efficace. «  Crushed » vient resouffler un peu de chaleur house avec des vocaux qui rappellent un certain Dj Sprinkles. Là aussi le morceau est d'une efficacité redoutable. «  Finna Pop » c'est le gros morceau ghetto tech avec un sample totalement mongole accompagné d'une grosse bassline qui fait bouncer les boules. L'album se clôt sur « Measure 2 Measure », véritble ode au classicisme house. Le morceau le plus classieux de l'album, pour définitivement montrer qu'il faudra compter sur ce kid de Detroit. The Boat Party est la démonstration pure et simple qu'il est encore possible d'innover dans la house sans pervertir l'âme de cette musique et sans refaire du copier-coller de l'âge d'or de Detroit. Finalement, Kyle Hall nous fourni un des albums indispensables de cette année. A 21 ans, Kyle Hall est déjà un Monsieur.

Ghostpoet

Some Say I So I Say Light

Ghostpoet s’est formé en marge de tout courant, de toute appartenance. D’où son nom. Un poète, mais fantomatique, dont la présence reste invisible à l’oeil humain. Mais sa discrétion ne l’a pas empêché de se faire remarquer avec un premier album sombre (Peanut Butter Blues & Melancholy Jam) quelque part entre hip hop et electronica. Nommé au Mercury Prize, soutenu par les radios britanniques, il se fait un nom rapidement. Après une tournée avec Metronomy, il se met à travailler sur Some Say I So I Say Light, album complexe et mélancolique, fait de collages musicaux, de destruction et de boucles entêtantes. Avec, en guest, des voix féminines comme tant de fantômes qui hantent les plus beaux titres (“Dial Tones”, “Meltdown”). Ghostpoet n’aime pas qu’on le limite à un style, à un point géographique (malgré son attache londonienne), à un moment. Il préfère qu’on se concentre sur la profondeur atmosphérique de son deuxième - et prometteur - album. Il n’est pas trop tard pour s’y mettre.

The Body

Master We Perish

Un singulier éclat d'intelligence a pu faire comprendre à Lee Buford et Chip King qu'il valait mieux choisir, pour leur entreprise de destruction musicale, un format court. "The Ebb and Flow of Tides in a Sea of Ash", "The Blessed Lay Down and Writhe in Agony", "Worship", trois morceaux ramassés sur un peu moins de vingt minutes pour redéfinir le métal. Loin des bouffonneries maquillées de bien des groupes de musique-à-faire-peur, les deux membres parfaitement communs de The Body ne cherchent pas les effets et gardent les pieds sur terre. Une terre qui, sous les attaques de guitares et de batterie, cède et s'ouvre de gouffres par lesquels on tombe dans le noyau métallique en fusion d'un monde en perdition. Des ouragans électriques qui accompagnent la chute des tours de toutes les Babels historiques. L'une est pulvérisée intégralement, l'autre est coupée en deux. Toutes tombent. L'air se remplit des fumées provenant des feux qui consument inexorablement tous types de matières. Inutilement, des sirènes appellent au secours. Les chants de toutes les âmes terrorisées se font entendre dans les moments les plus calmes. Puis ce sont de coups. Plus de coups. Une déflagration rythmique qui réveille des titans engloutis, des monstres de force prêts à tous les massacres et dont les formes confuses et tourmentées semblent avoir été le produit de lois corrompues de l'univers. Avec cet EP, The Body vous arrache la tête, la plante au bout d'une pique et vous laisse profiter du spectacle de la désolation.

Suuns

Images du futur

Après Zeroes QC, premier album qui avait défrayé la chronique au point de faire des Montréalais l’un de ces 1001 “nouveaux meilleurs groupes du monde” portés au pinacle par le NME, Suuns était, comme le veut le cliché, attendu au tournant. Images du futur, dont la francophonie du titre n’annonce en rien le contenu, s’ouvre sur un étalage paradoxal de hargne contenue avec le morceau “Power Of Ten”, qui oriente d’emblée la ligne de conduite de l’album. Suit l’énorme “2020”, dont les premières mesures rappellent pratiquement Extrawelt avant une plongée dans un univers shoegaze qui embarque l’auditeur dans un corps à corps hypnotique. Un album solide, volontiers expérimental et parfois ambivalent — comme sur “Mirror Mirror” où l’oppression provoquée par les distorsions des guitares se heurte à la voix exceptionnellement légère de Ben Shemie —, mais dégageant au moins une cohérence d’ensemble par le mélange continu d’élégance et de tension qu’il parvient à mettre en œuvre. 

Ventura

Ultima Necat

"The best fucking band on earth", bon peut être pas quand même, mais sans aucun doute le meilleur groupe suisse de l'univers, ce qui n'est pas rien tout de même au vu de la très belle scène rock helvète. Et autant dire qu'avec ce nouvel effort, la concurrence va rester loin derrière. Un album au son énormissime, une production en or massif qui ne verse jamais dans l'ostentatoire, ample et subtile dû à un Serge Morattel qui s'aventure avec Ventura sur des terres plus mélodiques que d'habitude. Un groupe et un album qui, bien que prenant incontestablement leur inspiration dans les nineties qui savaient si bien allier bruit et mélodie, sait en proposer une version tout à fait actuelle. Voilà en tous cas une galette qui vous happe de la première à la dernière seconde de par sa noirceur et sa puissance émotionnelle, et qui bien que figurant dans un dossier des oubliés du premier semestre pourra sérieusement prétendre à participer à la course finale pour les podiums de fin d'année.

Mac Miller

Watching Movies with the Sound Off

En Europe on a un peu de mal à comprendre pourquoi Mac Miller, un blanc même pas white trash (au contraire), ouvre pour Lil' Wayne, a presque deux fois plus de fans Facebook que Kendrick Lamar et a participé au remix de « Moves Like Jagger » de Maroon 5. Bon ok, pour le dernier élément c'est peut-être justement parce qu'il n'est pas white trash. Mais disons que sur notre vieux continent on se demande un peu d'où viennent les 83 millions de vues de « Donald Trump », et qui est le public du MC originaire de Pittsburgh. (En fait on s'en doute un peu, il s'agit probablement du même public que celui de 1995 en France). Ajoutez à ces questions le fait qu'il a 22 ans, compose et joue une grosse partie de ses beats sous l'alias Larry Fisherman et a Flying Lotus dans la liste des invités de Watching Movies with the Sound Off, son deuxième album, et cela devrait suffire à nous le faire écouter. Car l'ensemble est très abouti, quoique pas toujours passionnant. Un flow hypnotique sur des productions rêveuses, on peut vite décrocher - ou adorer. On pourrait associer Mac Miller à la nouvelle garde qui cherche à ressusciter un peu vainement les années 90, seulement il insuffle un parfum de farniente californien qui manque aux adorateurs d'un fantôme de New-York. Mais le véritable tournant intervient avec « Watching Movies », qui serait parfait sans les cordes sur le refrain. Pourtant après ce morceau ce sont les mêmes ingrédients que plus tôt, mais ils sont mieux agencés, et lorsque Malcolm Mac Cormick chantonne sur « Remember » ou travaille l'instru d' « Aquarium » tel un orfèvre, on se dit qu'il ne manque pas grand-chose pour qu'il devienne un rappeur majeur. Peut-être quelques années.

After Dark

2

On doit beaucoup de choses à Johnny Jewel. Tout d'abord d'être le maître d’œuvre derrière le label et quelques uns des groupes les excitants de ces dernières années (Chromatics, Glass Candy et Desire, Simmetry), avoir réussi le coup de maître de s'imposer sur la BO ce qui est sans doute devenu un des plus grands films cultes et générationnels de ces dix dernières années (Drive) et par-là même rebooster un phénomène de revival eighties déjà bien entamé, et enfin être paradoxalement à la pointe de la hype en utilisant réseaux sociaux et blog pour promouvoir un label, microstructure qui fonctionne dans un espace-temps bien différent que celui de l'excitation perpétuelle du web 2.0. En annonçant et repoussant ainsi maintes fois le deuxième volet de la compilation After Dark, le bonhomme aux larmes noires nous a ainsi scotchés pendant plusieurs mois dans une état fébrile en distillant titres, clips et visuels au compte goutte comme une manière de redécouvrir (désolé de jouer les vieux cons) le plaisir et l'excitation de l'attente comme à l'époque où l'on se pointait avant que les grilles du disquaire s'ouvrent pour aller chercher le jour de sa sortie le disque tant désiré. Et ce n'est pas la phénoménale entame de Glass Candy ("Warm In the Winter") qui refroidira nos ardeurs, bien au contraire. On retiendra également les tubesques "Looking For Love" et "Cherry" des Chromatics, "µHeart of Darknes" de Simmetry, "The Possessed" et la surprenante et touchante conclusion "Redheads Fell More Pain" de Glass Candy toujours.

Wave Machines

Pollen

Présenté par le groupe comme plus sombre et plus complexe que son prédécesseur — l’efficace Wave If You’re Really There, sur lequel figuraient les envolées pop d’“I Go I Go I Go” et du très bon “Keep The Lights On” —, le deuxième album des Waves Machines, intitulé Pollen, ne se laisse pas moins facilement appréhender. En fait d’obscurité, il se distingue surtout du premier effort par la maturité et la sobriété dont il fait preuve : moins de couinements lassants à la Scissors Sisters et moins de joyeux claviers de carnaval, plus de muscle et de profondeur dans les compos. La griffe synth-pop groovy des Wave Machines reste bien présente, sur des titres comme “Ill Fit” et “Gale”, par exemple, mais une véritable intensité s’échappe de ce Pollen, qui s’ouvre, avec “Counting Birds”, par un excellent titre qu’on pourrait croire emprunté à Eels, et prouve, avec la balade engagée et ciselée qu’est le morceau éponyme, que le groupe est capable de s’illustrer là où on ne l’attend pas.

Mr Muthafuckin Exquire

Kismet

Il ne faut pas se fier à la pochette salace: Mr Muthafuckin' Exquire est un romantique comme on en fait plus. Mais un romantique avec un fort penchant pour l'alcool, les drogues dures et les filles à petite vertu. C'est en tout cas tout ce paradoxe que met en lumière Kismet, sa deuxième tape en date dont la construction évoque celle d'un vrai bon album qu'on pourrait trouver dans nos bacs. Moins rentre-dedans que son précédent Lost In Translation (rien de surprenant puisque El-P n'est pas derrière les machines ici), la production de Kismet est le terrain de jeu parfait de ce tiraillement de personnalité dont Exquire est l'heureuse victime: ainsi, ça cause soul, cloud rap parfois, et ça se plaît même à parler trap mentale quand l'ambiance vire au rouge sang. Et ce n'est pas le coup de pouce bien senti de Georgia Anne Muldrow, Danny Brown ou même Curtis Mayfield (!) qui mettront à mal notre foi en ce projet. La vérité c'est que si l'exercice ne se prenait pas à ce point les pieds dans le fil en bout de course, il aurait mis une sacrée race à l'amas de mixtapes et d'albums parus cette année. Et vu comme l'entreprise s'est loupée de peu, nul doute que le rap jeu américain à préparé quelques futals de rechange d'ici à l'arrivée du futur projet du MC.