Note de l'auteur

Le projet de ce long article est né il y a un an, d'une discussion entre l’auteur de ces lignes et Johan Chiaramonte, fondateur et directeur artistique de Rockyrama. L’envie est alors celle de traiter sérieusement d’un sujet qui prenait davantage de place dans les colonnes people que de raison : Kanye West. Bouffon de la presse, génie du peuple, et inversement.
Ce 11 juin sortira aux éditions Playlist Society un ouvrage justement consacré au bonhomme, Kanye West ou la créativité dévorante. Son auteur, Adrien Durand, s’y attache à quelque chose de plus vaste, de plus grand que le présent texte. Sans parler de réhabilitation, il dévoile, clairement, simplement, les multitudes composant Kanye, le mari, le fils, le croyant, et West, l’artiste, l’ego, la grande gueule. Là où tant de personnes se trompent en considérant qu’il est l’un, ou l’autre, l’auteur réalise un travail précieux, en apportant contradiction, contexte, en questionnant aussi notre propre rapport à la célébrité et à la réussite.
Ce qui suit n’est pas un substitut à l’ouvrage d’Adrien Durand, bien au contraire. Lisez-le comme un compagnon.

Dans l’Amérique de 2020, le Président élu est une ancienne star de la télé-réalité. L’un de ses plus fervents soutiens est un rappeur fou, génie mal aimé, désireux de briguer lui aussi le poste suprême, dont la femme, qui est avant tout connue pour n’être que connue, se rêve aujourd’hui avocate et conseillère du plus puissant homme du pays. Cette histoire est celle de Kanye West, de Kim Kardashian et de Donald Trump. Trois stars médiatiques, connues pour leurs frasques, détestées autant qu’admirées pour ce qu’elles disent et représentent. Moqués, ils ont fait fi des attaques et des critiques pour devenir les trois personnalités les plus influentes et puissantes des États-Unis d’Amérique. Ils se connaissent, se parlent, s’apprécient, s’admirent même. Alors que les élections américaines approchent, que Donald Trump a toutes ses chances d’être réélu, que Kanye West pense à se présenter à son tour, et que Kim Kardashian se réinvente en justicière des causes perdues, tous trois interrogent le rapport des masses à la politique et à sa médiatisation. Ils sont les représentants, pour le meilleur et pour le pire, d’un nouveau rêve américain au sein duquel tout est possible.

« Nous sommes des amis de longue date »

Donald Trump

Décembre 2016, New York. Le rappeur Kanye West vient de rencontrer le futur président des États-Unis, Donald Trump, lors d'un rendez-vous dans la désormais fameuse Trump Tower. Rare personnalité du monde du spectacle à s'être prononcée en faveur du milliardaire, Kanye West a été aperçu un mardi matin, entrant, les mains dans les poches, dans le hall de la Trump Tower pour prendre l'ascenseur, avant d'en ressortir 40 minutes plus tard, accompagné du futur président. « Nous sommes des amis de longue date », a simplement commenté Trump, tandis que Kanye, avec sa nouvelle teinture blonde, a sobrement envoyé aux journalistes : « J'ai juste envie de prendre une photo ». Le rappeur avait surpris son monde quelques jours plus tôt en déclarant qu'il n'avait pas voté, mais qu'il soutenait Donald Trump. Kanye West soutien de Donald Trump, Président des États-Unis. Comment est-ce possible ? Comment en sommes-nous arrivés là ?

Bouffon, génie, star… ou bien rien de tout cela. Ou alors les trois à la fois. Kanye West, rappeur, auteur-compositeur-interprète, producteur, réalisateur et designer américain, est une image, mais non une photo fixe dont tous les secrets sont perceptibles au premier coup d’œil, non. Kanye West est une image lenticulaire, ce procédé donnant une impression de relief, qui change la photographie en fonction de l'angle. Il en va de même pour sa femme, mère de ses trois enfants, Kim Kardashian. Idiote, entrepreneuse, célébrité… Là encore, chaque terme est interchangeable, modulable, compatible avec les deux autres. Là encore, on parle d’une image en mouvement, d’une image qui se trouble et qui prête au doute. Personnalité médiatique de 38 ans, femme d'affaires, productrice, styliste et animatrice de télévision américaine… Depuis 2007, elle et sa famille sont les vedettes d'une émission de télé-réalité à succès, L'Incroyable Famille Kardashian. Incroyable, en effet.

Une poupée de silicone dans un monde numérique aux vaines idoles !

Interrogez cent personnes, posez-leur cette question toute simple : « Qui est Kanye West ? ». Chaque réponse sera différente, mais chaque réponse dessinera un mystère bien plus épais. Il en va de même pour Kim Kardashian, qui fait partie de la liste des 100 personnes les plus influentes dans le monde d'après le Time Magazine, tandis que Vogue la décrit comme un phénomène de la culture pop. Pourtant, elle est critiquée, moquée… Parce qu’une sextape l’a rendue célèbre, parce qu’elle serait vide de sens, de propos… Une poupée de silicone dans un monde numérique aux vaines idoles ! Et pourtant… En moins de dix ans, elle a su passer d’actrice de porno amateur à une véritable business woman que l’on convie pour parler de son parcours. Kim Kardashian a d’abord été détestée pour n’être connue que pour être connue. Et puis, cette anomalie est devenue un pouvoir. Chaque nouveau scandale ne sert qu’à alimenter la conversation à son propos. Kim donne l’impression d’avoir un bouton à buzz qu’elle active tous les jours. Et aucune controverse ne saurait être signe de fin. Un peu à l’image des déclarations controversées de Donald Trump pendant sa campagne présidentielle.

Kanye West et Kim Kardashian sont aujourd’hui le visage de l’Amérique, son miroir. Comme le Président élu du pays, Donald Trump, ils sont moqués pour leur superficialité, sont des produits de la télé-réalité, d’Internet (les internautes pro-Trump des sites Reddit et 4chan sont persuadés que ce sont eux qui ont fait gagner Donald Trump, un 4channer résumant la chose en déclarant « nous avons réussi à faire élire un mème comme président ») et parlent sans réfléchir… Mais le public se passionne !

West et Kardashian parlent aujourd’hui directement à l’oreille de Trump.

West a ses fans, Kardashian aussi. Trump, lui, est le Président d’une Amérique divisée, certes, mais dont la moitié des électeurs ont voté pour lui. Plus épatant encore (ou plus affligeant, voire terrifiant), West et Kardashian parlent aujourd’hui directement à l’oreille de Trump. West lui rend visite à la Trump Tower et parle lui-même, pourquoi pas, de se présenter un jour à l’élection. Il demeure la personnalité publique de la communauté noire la plus populaire ayant affiché son soutien pour le Président américain. Un soutien qu’il finira par décrire lui-même comme celui d’un homme à un autre, « un frère à l’énergie dragon », plutôt qu'un véritable soutien politique… Quant à Kim, elle se rendit elle-même à la Maison Blanche pour demander au Président de donner une seconde chance à Alice Marie Johnson, une femme de 63 ans coupable de trafic de drogue. Une semaine après, elle était libre !

Comment Kim & Kanye se sont-ils invités dans la vie de la classe populaire américaine, ces dix dernières années, au point d’influencer aujourd’hui le président de leur pays ? Comment sont-ils devenus si puissants, si proches du pouvoir ? Qu’est-ce que cela dit sur le pays, sur ses dirigeants, sur sa pop culture aussi ? Et comment vit-on dans cette Amérique là, divisée, moquée, médiatisée ?

Comment une influence médiatique est-elle devenue une influence politique ?

Une rencontre

Trump Tower, New York

13 Décembre 2016

Il y a encore quelques semaines, Kanye West était hospitalisé dans un service de psychiatrie. Ce mardi 13 décembre 2016, il se trouvait pourtant à New York, dans la Trump Tower, afin de rencontrer le prochain président des États-Unis. Sorti de l'hôpital au début du mois, l'époux de Kim Kardashian s'était jusqu'ici montré discret. C'est d'ailleurs dans le calme le plus total qu'il est arrivé ce mardi, accompagné de quelques gardes du corps, dans le hall de l'immeuble où loge Donald Trump en attendant d'investir la Maison Blanche. Selon TMZ, l'artiste et l'homme politique se sont entretenus durant un quart d'heure, sans plus de précisions quant aux thèmes abordés durant la rencontre. Le média américain précise qu'Ivanka Trump, la fille du futur président, était également présente au cours de l'entretien.

Une fois leur rencontre terminée, Donald Trump a pris la peine de raccompagner son invité jusque dans le hall de son immeuble. Un effort rarement effectué par le futur président américain. Les deux hommes ont alors pris la pose dans un silence embarrassant. Figés devant les objectifs, Donald Trump et Kanye West ont esquissé un bref sourire. Après une courte hésitation, Donald Trump et son « ami » se sont salués. Trump a rejoint son ascenseur, West sa voiture. S'il avait un temps semblé soutenir Hillary Clinton durant la course à la Maison Blanche, le rappeur avait fait volt-face, le mois précédent, en déclarant durant l'un de ses concerts : « Si j'avais voté, j'aurais voté Trump ». Son hospitalisation n'a donc visiblement rien changé à sa sensibilité politique. La photo de cette rencontre fait le tour du monde, suscite moqueries et interrogations.

Born in the USA

Atlanta, Georgie

8 Juin 1977

West est né le 8 juin 1977, dans la ville d'Atlanta, en Géorgie. Ses parents divorcent alors qu'il est âgé de trois ans. Son père, Ray West, est un ancien membre des Black Panthers et le premier Afro-Américain à travailler pour l'Atlanta Journal-Constitution. Un engagement tenace et sincère. Dès son plus jeune âge, Kanye West est donc familiarisé avec la politique de son pays, avec ses enjeux, avec le racisme aussi. Ici naît sans doute une conscience politique, mais probablement un peu différente de celle de son géniteur : difficile en effet d’imaginer Ray West serrer la main d’un Donald Trump.

Une histoire personnelle donc, celle de Kanye, qui se mélange à la grande histoire politique des États-Unis et de la Géorgie en particulier. La Géorgie « importa » de nombreux esclaves de différentes ethnies africaines pour ses plantations de riz puis de coton. Le 18 janvier 1861, l'État rejoint la Confédération sudiste et tient un rôle important durant la guerre de Sécession. Le 15 juillet 1870, la Géorgie est le dernier État de la Confédération sudiste à entrer à nouveau dans l'Union. Après la guerre, le Ku Klux Klan peut agir impunément dans la quasi-totalité des comtés de Géorgie. La structure économique de l’État, construite notamment sur le racisme, est maintenue.

Lors de l’élection présidentielle de 2016, Trump s’est imposé en Géorgie face à Clinton.

Notre belle famille

Los Angeles, Californie du sud

1994

L'affaire O. J. Simpson est une procédure pénale jugée par la Cour supérieure du comté de Los Angeles qui met en cause l'ancien joueur de football américain et acteur d'Hollywood O. J. Simpson. Célèbre, jouissant d'une forte notoriété, charismatique, le joueur est accusé d’un double meurtre ayant eu lieu le 12 juin 1994. Les victimes sont Nicole Brown Simpson, son ancienne femme dont il a divorcé deux ans avant le début de l'affaire, et Ronald Goldman, ami de Nicole Brown. Le procès dure plus d'une année et oppose une accusation menée par Marcia Clark et Christopher Darden à une équipe d'une dizaine d'avocats embauchés par O. J. Simpson pour le défendre. Cette « équipe de rêve » est composée des meilleurs spécialistes dans leur domaine et inclut un certain Robert Kardashian. Le père de Kim, Kourtney et Khloé.

Le procès fut filmé, suivi par des millions de téléspectateurs, faisant de chaque protagoniste une star. L’époque est ainsi faite : tout est filmé. Les heures sombres de l’Amérique sont commentées et décryptées en plateau. Le nom de Rodney King est encor présent dans toutes les mémoires ; un Afro-Américain, connu pour avoir été passé à tabac, le 3 mars 1991, par des policiers de Los Angeles au terme d'une course poursuite. Filmées par un vidéaste amateur, les images de son arrestation firent le tour du monde. Un an plus tard, l'acquittement des quatre policiers impliqués déclencha des émeutes sans précédent à Los Angeles. Cette affaire donna lieu à d'importantes réformes au sein des forces de police, à Los Angeles et ailleurs aux États-Unis. Rodney King devint, du jour au lendemain, un symbole de la lutte contre les violences policières et contre la discrimination. Deux affaires. Une même Amérique meurtrie au grand jour.

Dans la série adaptant le récit du procès Simpson (American Crime Story : The People v. O.J. Simpson), on y voit Robert Kardashian, interprété par Ross de Friends (David Schwimmer), à table avec ses filles, suivi par des paparazzis. On y entend une toute jeune Kim se réjouir de voir autant de monde s’intéresser à eux, et on entend le père lui dire qu’il faut exister pour ce que l’on fait, non au travers du regard des journaux.

C’est ici, sous les projecteurs, que débute l’existence médiatique de la famille Kardashian. Kim n’a alors que quatorze ans. C’est ici aussi que se joue une grande histoire de l’Amérique, politique, raciale, sociale. Politique par ce procès, raciale (la célèbre couverture du Times évoquant l'arrestation et l'inculpation d'O. J. Simpson montre son visage noirci – littéralement : foncé), sociale (le procès divisa l’Amérique en deux). Pendant ce temps, un jeune rappeur commence à se faire remarquer…

L’ascension

Roc-A-Fella Records, New York

2000

Ici débute la décennie que le magazine Rolling Stone qualifie comme celle qui fit de West l’icône qu’il est devenu et reste toujours : « West est un rappeur qui a maîtrisé, amélioré et dépassé les jeux de hip-hop ; un producteur qui a créé un son signature et l'a ensuite abandonné à ses imitateurs ; un génie vif et débordant de ressources, avec des paroles perspicaces sur le collège, la culture et l'économie ». West obtient une reconnaissance mondiale en travaillant sur The Blueprint de Jay Z. Alors que le projet devient un succès critique et commercial pour Jay, West est de plus en plus demandé. Il trouve sa place au sein du label, aux côtés de ses stars. De rat de studio, il se transforme petit à petit en créateur de hits pour les masses.

Un effet domino déterminant se crée lorsque, en octobre, West est blessé dans un accident de voiture presque fatal, après s'être endormi alors qu'il rentrait chez lui depuis un studio d'enregistrement en Californie. Laissé avec une mâchoire cassée, ligoté par une intervention chirurgicale reconstructive, West retourne en studio, deux semaines plus tard. Malgré les dégâts, il est loin d'être réduit au silence, et sa production squatte le Top 5.

Puis, son album The College Dropout est enfin lancé. Vendu à 441 000 exemplaires au cours de sa première semaine, il fait ses débuts au deuxième rang du top 200 de Billboard. Il est soutenu par deux singles, « All Falls Down » et « Jesus Walks », et est finalement certifié trois fois platine. Tout en surfant sur sa vague de succès, West fonde son propre label, GOOD Music. Il ne montre aucun signe de ralentissement dans la création de sons pour les autres, il se voit crédité la même année sur « Overnight Celebrity » de Twista, « Down and Out » de Cam'Ron et sur le premier single de John Legend, « Used to Love You ». Dans ce qui peut être déterminé comme un signe des choses à venir, ou tout simplement comme un symbole éloquent de sa personnalité, lors des American Music Awards, il perd face à Gretchen Wilson pour le titre de meilleur nouvel artiste, et déclare ensuite à l'Associated Press qu’il a été définitivement volé.

Oeuvrant d’abord dans l’ombre de stars plus grandes et plus connues que lui, West prend peu à peu son envol, en l’espace de deux années, et son indépendance. Succès, médiatisation, coups de gueule… Tout Kanye West est déjà là. Mais son grand combat s’apprête à commencer…

Celebrity

Nouvelle Orléans, Louisiane

Septembre 2005

En septembre 2005, en pleine catastrophe naturelle liée à l’ouragan Katrina, un évènement caritatif fait tout son possible pour récolter des fonds afin d’aider la population affectée à la Nouvelle-Orléans, majoritairement noire. Les mots viennent du coeur et vont parler pour une grande frange de la population américaine. Yeux dans les yeux face à la caméra, Kanye dit : « George Bush doesn’t care about black people ». C’est sa première grande prise de parole politique. Interviewé en 2010 par le journaliste Matt Lauer sur NBC, l’ex-président George Bush reviendra sur cette phrase en disant qu’il s’agissait là du pire souvenir de ses huit ans de mandat. C’est dire l’impact émotionnel de cette phrase et l’influence de Kanye West sur son pays.

Au même moment naît un autre personnage influent. En 2007, une vidéo fuite sur Internet met en scène les ébats intimes de Kim et de son partenaire de l’époque (le chanteur Ray J). C’est à la fois l’abomination et le miracle qui lancent officiellement la carrière de Kim Kardashian. L’accès à la célébrité est parfois aussi simple que ça. 2007 est aussi l’année de la toute première diffusion de la série L’Incroyable Famille Kardashian ! En décembre de la même année, à 27 ans, Kim pose en couverture de Playboy. Sa Légende est en marche, reste à la consolider.

Ce que fera Kanye West au même moment. En 2009, Kanye West entrera dans l’imaginaire populaire américain à tout jamais. Au cours d’une cérémonie de remise de trophée récompensant les clips musicaux organisée par MTV (les VMA’s), la jeune artiste country Taylor Swift remporte le prix de la meilleure vidéo féminine de l’année. Une victoire qui n’est pas du goût de Kanye West qui monte sur scène pour l’interrompre, prendre le micro, et dire au public que c’est en réalité Beyoncé qui mérite ce prix. Hué par la foule, puis conspué par l’Amérique, il verra son image véritablement entachée par ce comportement. Le Président américain, Barack Obama le traite d’abruti. Dès cette période, Kanye West qui reprochait, entre autres, à Barack Obama, de ne l’avoir jamais invité à la Maison Blanche, en veut à l’ancien président. Pas de problème : un autre candidat s’apprête à émerger, un candidat, un personnage qui saura chérir Kanye West.

L’influence médiatique du couple débute ici, leurs désirs de pouvoir également. De wannabes, ils deviennent icônes. Ils passent dans une autre sphère. Et ils seront bientôt rejoints par un autre personnage, au parcours étonnamment similaire, qui leur livrera les clés du royaume…

The Apprentice

Capitole, Washington D.C

20 janvier 2017

L'investiture de Donald Trump en tant que 45e président des États-Unis a lieu le vendredi 20 janvier 2017, Inauguration Day. Elle se déroule sur les marches du Capitole à Washington, D.C. en présence de Donald Trump et Mike Pence. Elle marque le début du mandat de Trump comme président des États-Unis et celui de Mike Pence comme vice-président des États-Unis. Encore une fois, comment en est-on arrivé là ?

2004. The Apprentice est une émission de télé-réalité diffusée sur le réseau NBC. Au centre de l'émission se trouve une célébrité du monde des affaires (dans la première version américaine, Donald Trump). Celle-ci fait passer un entretien d'embauche constitué d'épreuves concrètes à plusieurs postulants, les élimine un par un pour enfin proposer au dernier en course un poste de cadre supérieur au sein de son entreprise. Le succès est au rendez-vous, le programme devient l’un des plus commentés du pays, et Trump, déjà star des affaires, devient une star du petit écran. Son « you’re fired », éructé à chaque épisode, devient immédiatement culte. Donald, comme Kim, s’invite chaque soir dans les foyers des Américains.

2007. Les USA connaissent la crise des subprimes qui engendre une crise économique mondiale qui fera perdre des milliers d’emplois aux citoyens américains. En parallèle, Donald Trump, lors d’un match officiel de la WWE, monte sur le ring et affronte un catcheur professionnel. Accessoirement, il se permet la même année des commentaires sur la politique militaire de Bush et l’analyse qu’il livre dit que la guerre en Irak est basée sur des mensonges, bien qu’il assure « se placer en simple observateur ».

Dès 2015 et le lancement de sa campagne pour l’investiture républicaine, le milliardaire prend pour cible Barack Obama, critiquant en septembre le refus du président de lier l’islam au terrorisme : « Je pense qu’il est une menace pour notre pays. Je veux dire, il doit avoir un agenda caché parce que, vous savez, il ne veut pas dire leur nom, attaque, après attaque, après attaque. C’est du terrorisme islamique radical et il ne veut même pas le reconnaître, c’est comme s’ils venaient du Danemark ou autre. » En juin 2016, il tient des propos similaires. Au départ soutien d’Obama (« Je pense qu’il fera un très bon Président ») avant d’être candidat lui-même, Trump se transforme en fervent critique. Comme Kanye West, il se pose en déçu de sa politique (certes, ici, par jeu politique).

Trump contre Obama. Kanye West contre Obama. Parallèlement à la carrière de West qui grandit devant les caméras, Trump, déjà bien connu du grand public, teste avec succès la même recette : la politique-spectacle à l’ère des réseaux sociaux et une popularité qui se mesure en ligne. Avec succès ? Oui, et même un peu plus que cela…

Break the Internet

Trump Tower, New York

16 Juin 2015

Donald Trump est le nouveau Président américain élu, il s’apprête à prendre ses marques au sein de la Maison Blanche. Se posant en antithèse d’Obama, il séduit le pays, mais aussi un rappeur rejeté par le pouvoir précédemment en place, vexé de ne pas trouver sa place dans la grande histoire. Au même moment, Kim K, elle aussi, assoit son pouvoir sur les masses. Deux anciennes stars de la télé-réalité, omniprésents sur les réseaux, prennent place aux premiers rangs.

2012. Kim Kardashian rejoint Instagram. Puis, elle annonce officiellement être en couple avec Kanye West. Mariées le 24 mai 2014 au Fort Belvedere à Florence, ces deux stars sont l’un des duos de célébrités les plus populaires du monde. Naturellement, Kim partage une photo de l’événement, récoltant 2,4 millions de likes, le record absolu de la plateforme pour l’époque. Entre 2012 et 2014, un couple se forme et se façonne sous nos yeux. Kim & Kanye sont deux personnalités très aimées et très détestées. Les raisons sont nombreuses pour valider la colère à leur égard : la superficialité et le succès de la première, la goujaterie sans-gêne du second - tout le monde peut trouver son excuse pour les haïr. Chacun des mouvements du couple génère des tonnerres de réactions.

Le 8 novembre 2016, Trump déjoue la plupart des pronostics et remporte l'élection présidentielle américaine face à la candidate démocrate, Hillary Clinton, pourtant donnée favorite par les sondages. Il l'emporte en gagnant la plupart des « Swing states » (Ohio, Floride, Caroline du Nord), mais également plusieurs états votant traditionnellement démocrate (Michigan, Pennsylvanie). Selon les analystes, Trump fédère sur sa candidature l’Amérique « blanche », « rurale » et issue d'anciens bastions industriels très touchés par la crise économique. Au même moment, Kanye West est sur scène. Il ne chante pas, il hurle. Et commente sa relation à Donald Trump : « voter pour Trump ne veut pas dire que je ne pense pas que les vies noires comptent ; cela ne veut pas dire que je ne crois pas aux droits des femmes ; cela ne veut pas dire que je ne crois pas au mariage gay ». Ailleurs dans son discours, West a déclaré que « si j'avais voté, j'aurais voté pour Trump ».

Puis, Kim partage la couverture du magazine Paper sur laquelle elle pose nue. Volonté assumée : « Break The Internet », comme le proclame le titre en couverture. Internet justement : Kim poste sans cesse. Elle est une star des réseaux, où elle est aussi admirée que critiquée. Il n’y a qu’une seule personne capable de concentrer autant de rage et d’attention autour de sa personne : le Président des États-Unis. Donald Trump, lui aussi, fait campagne pour lui-même sur Twitter et en oublie les intermédiaires. Il ne peut s’empêcher de réagir constamment à ce qu’il se passe dans le monde sur Twitter. Donald Trump est sans conteste le premier « tweet-président ». Le réseau social fut au cœur de sa campagne, et il a continué, pendant la période de transition qui a suivi son élection, à y distiller en permanence des messages, bien souvent peu amènes, à l’égard de ses adversaires ou des médias. Son entrée en fonction ne l’a pas conduit à abandonner son compte Twitter personnel, puisqu’il l’a utilisé depuis pour commenter les marches des femmes menées contre son investiture à Washington et dans de nombreuses villes du pays, ou bien pour rappeler son agenda. Trump est un Président d’Internet : peu après son élection, une enquête du Guardian et du New York Times a révélé l'ampleur de l'utilisation des données collectées sur Facebook par Cambridge Analytica, spécialiste du big data financé par un proche de Donald Trump. Des "likes" transformés en instruments politiques au service de Donald Trump. L'entreprise s'en serait ensuite servie pour élaborer un logiciel permettant de prédire et d'influencer le vote des électeurs.

Le pouvoir en place

Bureau ovale, Washington

Juin 2018

En juin 2018, une photographie fait le tour du monde. Dans le bureau ovale, le Président reçoit Kim Kardashian. Hors de tout contexte, on se croirait tout droit sorti d’un épisode de South Park. Comment en est-on arrivé là : deux stars de la télé-réalité dans le bureau décisionnel le plus important du monde ? Pourtant, la rencontre a du sens. Kim est venue défendre le cas d’Alice Marie Johnson, une grand-mère de 63 ans, en prison depuis 1997 pour des affaires liées à la drogue, pour qui elle réclame le pardon - un pardon accordé une semaine plus tard par le président. D’un côté comme de l’autre, on ne se fait guère d’illusions sur l’impact que pourraient avoir cette empathie et cette clémence. Rien ne saurait redorer l’image des personnalités de ce type aux yeux de ceux qui les détestent. Bien qu’ayant de nombreuses fois affiché une hostilité aux lignes politiques de Trump, Kim est venue défendre un cas précis en faisant fi des avis et des controverses. Des actions comme celles menées pour Alice Marie Johnson ne sont sans doute que le début pour la reconquête progressive de l’image de Kim.

À l’inverse, son mari donne l’impression d’être de plus en plus controversé. En mai 2018, en pleine promotion de la sortie de son 8e album Ye, Kanye cimente son impact télévisuel pour la 3e fois avec un passage spectaculaire chez TMZ. Il y parle pêle-mêle des médicaments auxquels il est accro suite à son hospitalisation, d’une liposuccion qu’il aurait faite pour ne pas qu’on dise de lui qu’il était gros… Et laisse derrière lui une phrase qui lui sera éternellement attribuée : « Slavery was a choice ».

Quelques mois plus tard, il se produit dans l’émission Saturday Night Live, pour le premier épisode de la 44ème saison, animé par Adam Driver. En toute fin d'émission et alors qu'il portait une casquette au logo « Make America Great Again », il s'est lancé dans un long discours encensant Donald Trump. Il a notamment critiqué les « tyrans » qui voulaient l'empêcher de porter sa casquette et a critiqué les Démocrates. « Les libéraux vous harcèlent et vous disent ce qu'il faut ou ne faut pas porter, où l’on peut ou ne peut pas regarder », a-t-il par exemple lâché devant un public et des membres de l'émission choqués (certains l'ont même hué). Des critiques qui n'ont pas empêché le papa de North, Saint et Chicago de réaffirmer son soutien à Donald Trump. « Très souvent quand je parle à une personne blanche, on me dit “Comment peux-tu soutenir Trump, il est raciste”. Si j'étais inquiet à propos du racisme, j'aurais déjà quitté les États-Unis il y a longtemps. On ne prend pas des décisions uniquement basées sur le racisme. (…) Si quelqu'un m'inspire et que je connecte avec cette personne, je ne suis pas obligée de croire en toutes ses décisions politiques. (…) Cet homme est un constructeur. Quand je dis que je vais me présenter en 2020, tous mes amis disent de la m*rde sur moi. Et quand j'ai vu cet homme gagner, je leur ai dit : vous voyez, je vous l'avais dit. J'aurais pu être là » a-t-il déclaré.

Kim Kardashian influence la Maison Blanche et devient une figure respectable. Elle se pose en garante d’une certaine moralité perdue et vient apporter la vraie parole de la justice. Sa voix s’élève ainsi, quand elle vient parler d’Alice Marie Johnson, au-dessus de celles des juges qui l’ont condamnée. Trump est le Président des États-Unis d’Amérique, après avoir été une star des affaires et de la télé-réalité avec The Apprentice. West est le clown et l’ennemi public numéro 1, mais continue de propager ce qu’il considère être sa bonne parole à une heure de grande écoute.

Demain

U.S.A

2020

Invité au VMA’s en 2016, Kanye West s’est fendu d’un nouveau discours étrange et discontinu. Seule la conclusion laissera vraiment une trace. Kanye affirme qu’il se présentera aux élections américaines de 2020. Ou de 2024. Plaisanterie ou véritable souhait ? La question se posait également le 16 juin 2015 lorsqu’au pied de la Trump Tower de New York, Donald Trump se portait officiellement à la candidature. Le reste est histoire. Si Donald l’a fait, pourquoi Kanye ne pourrait-il pas le faire ? L’histoire de la politique américaine a montré que tout citoyen américain ayant suffisamment d’argent, de célébrité et d’ego doit être considéré comme un candidat sérieux. Ronald Reagan et Donald Trump ont été élus présidents, Arnold Schwarzenegger a été élu gouverneur, et la candidature de Cynthia Nixon à New York donna plus de fil à retordre que prévu à Andrew Cuomo, baron du parti démocrate, qui gouverne l’État de New York depuis huit ans. Et Kanye West bénéficie de l’appui d’un clan parmi les puissants et médiatiques des États-Unis, celui de son épouse, Kim Kardashian.

À ceux qui s’interrogent encore, Kim Kardashian a répondu de manière très claire : oui, elle a bel et bien l’intention de devenir avocate. La star de la télé-réalité a provoqué de très vives réactions, et beaucoup de ricanements, lorsqu’elle a récemment annoncé s’être lancée dans de longues études pour, à terme, passer l’examen du barreau. Entre les trolls qui se moquaient d’elle et les critiques qui lui conseillent de « rester à sa place », la fille du célèbre avocat Robert Kardashian en a eu assez et a décidé de réagir sur Instagram. Kim Kardashian est donc en ce moment en stage dans un cabinet d’avocats de Los Angeles et passe l’essentiel de son temps libre à étudier, comme elle le détaille dans son post. « Pour ceux qui se disent que je veux me faciliter la tâche, ce n’est pas le cas. Je passe mes week-ends loin de mes enfants, pendant que je lis et que j’étudie. Je travaille toute la journée, je mets mes enfants au lit et ensuite je passe mes nuits à étudier. Il y a des moments où c’est difficile, je me sens submergée et j’ai l’impression que je n’y arriverai jamais, mais j’ai des gens qui me remontent le moral autour de moi et qui me soutiennent », a-t-elle ajouté. Sans doute a-t-elle alors en tête son père, défenseur d’une méga star, O.J Simpson, dont le procès ultra médiatisé la prépara à sa carrière future. Kim Kardashian, elle, veut défendre les anonymes.

Alors que l’ère Obama avait pour couple star Beyoncé et Jay-Z, Trump s’est imposé avec une filiation miroir, plus obscure et en opposition, celle d’un couple qui lui ressemble par la maîtrise de son influence sur le numérique et de son exposition médiatique, qu’elle soit positive… ou non. En voyant Beyoncé et Jay Z, l’Amérique regarde ce qu’elle voudrait être. Lorsqu’elle regarde Kanye West et Kim Kardashian, elle voit ce qu’elle est. Une moitié de Kim Kardashian et une autre de Kanye West donnent un monstre qui ressemble étrangement à l’actuel président des États-Unis d’Amérique.

Comme Donald Trump, le couple Kanye/Kim est un aimant à haine. Une haine qui fait souvent partie intégrante de la stratégie de communication de ces célébrités. En effet, un principe de promotion fondamental est qu’il n’existe pas de mauvaise publicité. La seule véritable cible, c’est l’attention des gens, puisque c’est elle qui génère de la consommation. Alors, en bien ou en mal, il faut exister dans le temps de cerveau disponible des gens pour espérer obtenir un quelconque résultat. En devenant la référence ultime de la femme qu’on peut détester, Kim Kardashian s’est offert une place royale. Tout le monde parle d’elle. Pareil pour Kanye West. Pareil pour Donald Trump.