Face à une actualité musicale dictée par la frénésie de nos timelines et les avis définitifs de moins de 140 caractères, Digestion lente prend une bonne dose du recul et revient plusieurs mois après leur sortie sur ces disques qui ont fait l'actualité (ou pas).

Écrire l'Histoire, entrer de plein pied dans la postérité, se faire une jolie petite place au panthéon des plus grands artistes de tous les temps. Tout cela, à 35 ans seulement, Beyoncé Knowles l'a fait, sans que cela ne semble particulièrement compliqué. 

Pur produit d'une industrie américaine qui usine des légendes, la Texane a toujours su s'appuyer sur un talent hors norme pour annihiler la concurrence avec le sourire, que ce soit au sein des Destiny's Child, où ses copines de jeu ont rapidement été renvoyées au rôle de faire-valoir, ou tout au long d'une carrière solo où elle a rarement trouvé une concurrence à sa hauteur. Dans ce contexte, Beyoncé aurait pu confier son destin aux meilleurs hitmakers du globe et jouer la carte du plus petit dénominateur commun, se bornant à balancer tous les cinq ans un album justifiant l'organisation de tournée mondiale bien rémunératrice. 

Mais dès 2011, celle qui n'était pas encore vraiment la Queen Bey a commencé à se sentir un peu seule sur son trône. Cette fille-là était bien trop ambitieuse pour sa satisfaire d'une domination stérile. Et puis surtout, avec un CV comme le sien, il ne lui a pas été trop compliqué d'imposer sa vision à un label qui ne doit pas vraiment être en position de force au moment de discuter de l'artistique. 

De cette volonté de repousser ses propres limites est d'abord né 4, un album qui a eu l'intelligence de ne pas trop toucher aux fondations. Ainsi, aux côtés de titres à refiler à la grande distribution (la superbe ballade "1 + 1" ou l'irrésistible "Love On Top", deux titres co-écrits par The-Dream), Beyoncé offrait quelques timides tentatives d'élargir son spectre, de s'affirmer comme une artiste capable d'alimenter autre chose que les charts - l'intense "Miss You" offert sur un plateau par Frank Ocean ou "Party", chouette tranche d'hédonisme signée Kanye West. Rétrospectivement, on réalise que 4 est aussi la plus belle synthèse de la carrière de Beyoncé. 

Galvanisée par des critiques globalement positives, on pouvait enfin passer aux choses sérieuses. Et cette conquête du monde via des albums que les fans de Beyoncé n'auraient jamais écouté s'ils étaient l'affaire d'une Robyn ou d'une Grimes, elle a débuté deux ans plus tard. Pour les fêtes, Beyoncé nous faisait le plus beau des cadeaux en "claquant un Radiohead" - en gros, son album éponyme est sorti sans que personne ne s'y attende. Un disque conçu comme un projet audio-visuel mais surtout une entreprise qui aurait pu puer l'arrogance et les pauses faussement arty s'il n'avait pas été extrêmement bien ficelé. 

C'était le début d'une aube nouvelle, l'affirmation définitive d'une artiste qui en avait fini avec les compromis et les angles arrondis. En ce sens, Lemonade n'est pas un disque qui peut être étudié individuellement, mais doit d'abord être envisagé dans un vraie esprit de progression et de continuité, pris comme l'aboutissement d'une remise en question salutaire, la maturation réussie d'une vision musicale qui aura permis à Beyoncé de véritablement faire l'unanimité. Car, avec Lemonade, la chanteuse est parvenue à se faire enfin accepter par un public "hipster-intello" qui était plutôt du genre à l'aimer discrètement, la considérer comme une sorte de plaisir coupable dont on ne pouvait aimer ses tubes de manière distante et ironique.

Évidemment, ici, la transformation de Beyoncé en icône féministe et figure de proue du mouvement Black Lives Matter aura bien aidé, comme sa propension à s'entourer du gotha de la pop, du R&B et du rap. Et ici, on en profite quand même pour en décocher une à l'adresse des mauvaises langues qui prennent un malin plaisir à minimiser son talent vu le casting réuni. Qu'on se le dise : au regard de la diversité des intervenants et de la taille de leur ego, Lemonade aurait pu partir en sucette de mille manières. On parle quand même d'un projet réunissant des dizaines de personnes, et non des moindres. Alors pourfendre "les rappeurs qui ont besoin d'être 14 en studio alors que Beck lui, il a écrit son dernier album tout seul" relève de la mauvaise foi et d'une méconnaissance d'une industrie du rap et du R&B qui a érigé l'esprit de clan en valeur cardinale.

En outre, à une époque où certains des plus grands artistes des sphères hip-hop et R&B profitent de la mort du CD pour ne plus trop regarder à la longueur de leurs albums (coucou Views et tes insupportables longueurs), Beyoncé fait le chemin inverse en condensant le propos dans 45 minutes à la fois intenses dans les idées qu'elles contiennent et aérée dans la manière de leur donner vie. Un disque court donc, mais qui nécessite un délai de digestion conséquent pour en explorer les nombreux recoins, pour en apprécier les nuances et pour comprendre que Lemonade est un bijou de production. Mais franchement, vu le pedigree des cocos aux manettes on doutait plus du fond que de la forme, et le disque est globalement inattaquable sur ces deux tableaux à l'exception peut-être de "Daddy Lessons", tentative maladroite de rendre hommage à ses racines texanes par le biais de la country. Pour le reste, qu'on soit dans l'hymne libératoire (gigantesque "Freedom" avec un Kendrick Lamar sur une autre planète, la sienne), l'hommage à la working class qui ressemble à un truc pour ken ("6 INCH" avec The Weeknd), la réhabilitation de talents gâchés (merci Jack White de ne pas avoir fait "Don't Hurt Yourself" à ton image) ou la surprise totale (Diplo au sommet de son art et sur la réserve, ce qu'on n'avait plus entendu depuis "Get Free"), on touche le haut du panier en permanence. 

Après, la question à 10 millions de dollars ne consiste pas à déterminer si Lemonade est le meilleur album de la carrière de Beyoncé (spoiler alert, la réponse est "oui"). Non, il faut plutôt se demander si ce sixième album studio est une œuvre définitive et inattaquable. Et là, même si une petite voix nous souffle qu'un sommet qualitatif a bien été atteint, on n'osera pas aller dans ce sens, même de nombreux mois après la sortie d'un objet totalement digéré. Lemonade est un grand disque certes, mais dont la (sur)valorisation tient peut-être plus au parcours incroyable de l'artiste qu'aux seules qualités intrinsèques de l'œuvre. Dans l'absolu, on sait Beyoncé capable de tout et elle nous a tellement habitués à repousser ses propres limites qu'on en est venus à exiger d'elle l'impossible. Et franchement, on n'en attend pas moins de sa part. Queen B gotta watch the throne.