Qu’on se le dise : post-punk is the new garage psych. En d’autres termes, dans quelques mois, le genre ne sera plus cantonné qu’aux blogs spécialisés, mais fera son grand retour dans les salles de concert du continent, dans les line-line-up des grands festivals et en couverture des magazines généralistes, comme au début des années 2000 quand la jeunesse découvrait Wire, The Jam ou Television en lisant des chroniques sur LCD Soundsystem, les Futureheads ou les Yeah Yeah Yeahs. Cet engouement retrouvé pour un genre qui n’a jamais lâché l’affaire est l’occasion d’orienter les projecteurs sur 10 projets qu’on espère promis à un avenir radieux.

NOV3L

Si une frange conséquente de la mouvance post-punk a toujours misé gros sur le doom and gloom, d’autres, à l’image de New Order ou des Talking Heads, ont toujours gardé dans un coin de leur tête l’ambition de faire danser, d’être dans le festif plutôt que dans le contemplatif. C’est de cette philosophie que se revendique NOV3L, groupe canadien composé de membres de Crack Cloud et Cindy Lee. Ainsi, si l’appellation post-punk semble toute trouvée, c’est surtout les influences disco et funk du collectif qui passent subrepticement au premier plan, pour un résultat qui aime déambuler sur la corde raide, oscillant toujours entre le bancal et l’ultra-efficace. C’est d’ailleurs dans cette dernière catégorie que l’on classera le single « To Whom It May Concern », une espèce de croisement improbable (mais d’une coolitude folle) entre Ian Dury & The Blockheads, The Rapture et Mac DeMarco, et un beau résumé de ce que produit le groupe sur le reste de son album, qui vient de sortir sur Flemish Eye Records.

Fontaines DC

Fontaines D.C. comme Dublin City (ou plutôt « Doblin » si on s’essaie péniblement à l’accent local). Petite bruine persistante, prairies spongieuses, tables de billard usées, généreuses pintes de bière dans des pubs bas de plafond… Ces mecs-là ne tentent pas de brouiller les pistes lorsqu’il s’agit d’épingler leur terre natale irlandaise sur le revers de leur manteau en laine. Bien à plat dans leurs bottes en caoutchouc, ils nous servent des morceaux qui tiennent au corps, des échos caverneux et une pellicule de mélancolie que n’aurait sans doute pas reniés Ian Curtis. Chouchoutés par leurs aînés de IDLES qui les emmèneront en promenade lors de leur prochaine tournée US (et avec qui ils partagent le même label, Partisan Records, à l’instar de Dilly Dally ou Cigarettes After Sex), les Fontaines D.C. ont sans doute moins à craindre pour leur avenir que d’autres. Ils nous réservent d’ailleurs pour le mois prochain un premier album qui devrait dégager une vague odeur de tourbe et de chien mouillé.

Viagra Boys

Tout d’abord, saluons ce fabuleux nom de baltringues. Ça sent bon la proposition votée à l’unanimité par une meute de frat bros se félicitant de ses conneries entre deux blackouts éthyliques. Les Suédois dont il est question ne pinaillent d’ailleurs pas lorsqu’il s’agit de s’écraser des canettes sur le front et on leur accordera un certain panache dans le geste. L’air de rien, leur premier album, Street Worms, aura gentiment fait parler de lui l’année dernière, remorqué par le titre « Sports », une bonne blague de prof de gym qui se gratte les couilles en bord de terrain. Viagra Boys, c’est du post punk potache mais pas crétin, qui aime faire danser à l’aide d’un sax en gueule de bois et d’une basse en mode Panzer. Du gros calibre pour les petites salles qui transpirent des murs. C’est aussi un frontman, Sebastian Murphy, qui défend admirablement bien sa marchandise avec sa trogne de jeune Shane McGowan (dentition incluse), sa diction à la John Cooper Clarke et une posture de hooligan en préretraite.

Snapped Ankles

Musique et déguisements ne font pas forcément bon ménage. Ou tout du moins, ceux qui s’y essaient et parviennent à faire parler d’eux dans des termes positifs sont rares. En matière de types déguisés qui font les sots avec des instruments, il y a une place toute particulière dans nos cœurs pour Gwar ou Why The Eye?, et depuis Come Play The Trees en 2017 pour Snapped Ankles. Derrière les déguisements bien fendards façon « camouflage zadiste », on décelait surtout chez eux une envie de tremper leur post-punk dans un gros chaudron de LSD, pour un résultat qui se perd quelque part entre Devo et Animal Collective. Avec Stunning Luxury, c’est une tout autre histoire : si les déguisements font toujours partie du jeu, les quatre Londoniens ont perdu le numéro de téléphone de leur dealer, et jouent le carte de l’efficacité d’un bout à l’autre d’un disque qui remplace la bande à Panda Bear par des B-52’s dans l’équation, pour un résultat certes arty, mais absolument pas farty.

Sparkling

Normalement, quand un groupe se sépare, c’est pour une bonne raison - la drogue, le désintérêt d’un public qui n’y a rien compris ou l’impossibilité de passer plus de 4 minutes dans la même pièce avec les autres sans partir à la recherche d’un couteau de boucherie. Ces dernières années, la séparation est surtout devenue une étape de plus dans une carrière, une occasion de rebondir après avoir vu sa valeur tripler sur le marché du live. Ceci étant, si les Anglais de The Rakes (qui ont arrêté les frais en 2009 après trois excellents albums) ont la flemme de ressortir les clés du van, ils peuvent toujours faire confiance aux Allemands de Sparkling pour perpétuer leur héritage : celui d’un post-punk traditionaliste au possible, mais surtout passionné par le genre de précision mélodique qu’affectionnait Paul Weller avec The Jam. Repérés par nos services à la faveur d’un très bon EP en 2016, le groupe de Cologne sortira dans le courant de ce premier semestre son premier album dont on n’a pu entendre qu’un seul extrait, le primesautier (mais terriblement efficace) « The Same Again ».

Rottier

À l’heure où l’on écrit ces lignes, on ne peut pas vraiment dire que les gars de Rendez-Vous aient beaucoup de temps pour eux : leur Superior State est excellent et ils le défendent inlassablement sur scène depuis sa sortie fin 2018, accompagnés du batteur Guillaume Rottier qui n’a pas participé à l’écriture du disque. Et le Parisien profite justement du peu de temps libre que lui laisse la tournée pour écrire ses propres compositions sous le pseudonyme Rottier. Moins sombre que le post-punk dopé à l’EBM de Rendez-Vous, ce premier titre de Rottier puise son énergie dans le romantisme de son interprétation et la rigueur métronomique avec laquelle la section rythmique fond sur notre encéphale pour le coloniser.

Bracco

On remercie du fond du cœur Cockpit. Si le groupe de chez Teenage Menopause ne nous avait pas plantés pour un concert en décembre dernier à l’Atelier 210, le booker des Bordelais ne nous aurait jamais proposé en remplacement les deux enragés de Bracco. Signé sur Le Turc Mécanique, ce sacré repaire de chiens de la casse de l’underground hexagonal, le duo parisien fait baigner son post-punk sec comme un coup de trique dans un bain glacial de musiques synthétiques, pour un résultat qu’on a logiquement rapproché du travail de Suicide - même si le duo nous fait aussi comprendre qu’il porte en très haute estime le blues, qu’il pervertit avec un rictus démoniaque sur le coin de la tronche. Entre des influences aussi digérées qu’assumées sur disque et une implacable stratégie de la terre brûlée en concert, Bracco avance ses pions avec l’assurance de ceux qui n’ont rien à perdre et tout à gagner. La start up nation comme on l’aime, et un premier LP qui arrive dans les jours qui viennent.

Drahla

Ton post-punk tu l’aimes respectueux des codes et du travail anciens ? Ton post-punk tu l’aimes carré et dynamique? Ton post-punk il doit s’appuyer sur des riffs tranchants et des grosses lignes de basse? Alors ça tombe bien, parce que Drahla coche toutes ces cases, et le fait avec le genre d’efficacité que l’on retrouve sur les meilleurs albums de Wire - d’ailleurs, le trio de Leeds ne cache pas son admiration pour l’œuvre de ses compatriotes. Seul souci à ce stade : la productivité du groupe. Jusqu’à sa signature sur la référence Captured Tracks (Wild Nothing, DIIV), le groupe n’avait que deux singles et un EP à son actif. Si l’année dernière il a offert au label américain un nouveau titre, 2019 sera l'année du premier album, Useless Coordinates, qui sortira le 3 mai.

TENTS

Qui dit retour du post-punk dit mainmise quasi absolue des Angliches sur ce gros gâteau dont les ingrédients principaux se composent à parts égales de streams par milliers et de longues tournées autrement plus rémunératrices qu’il y a 2 ou 3 ans - on serait curieux de connaître l’évolution du cachet de IDLES ces douze derniers mois, mais on table sur l’ajout d’un zéro. Il sera évidemment très difficile de contrer cette tendance lourde, raison pour laquelle on a envie de mettre ici en évidence le travail d’un groupe autrichien dont on sait pertinemment que les chances de percer par ici sont aussi grandes que celles de revoir un jour les Talking Heads sur scène. Par rapport aux artistes évoqués dans ce dossier, le trio viennois n’a rien de particulier à faire valoir, si ce n’est une certaine volonté de ne pas se retrouver, par opportunisme ou par obligation, prisonnier du passé. Post-punk, leur Stars On The GPS Sky sorti l’année l’est assurément, mais il ambitionne de ne pas parler qu’au vieux con qui va enfin pouvoir refaire la leçon aux jeunes pour qui « post-punk is the new garage psych ».

De Ambassade

Le post-punk étant un courant aux contours par définition flous, et les liens entre post-punk et synth-wave aussi ténus que ceux qui unissent le jeudredi et la gueule de bois, on s’en voudrait de ne pas terminer ce dossier en évoquant un projet qui s’épanouit dans un monde où les guitares sont totalement absentes de l’équation. Et ce projet, c’est De Ambassade, nouvelle récréation in het nederlands de Pascal Pinkert aka Dollkraut. À ce jour, De Ambassade n’a qu’une petite référence dans son catalogue, un 7’’ sorti en 2016 sur l’excellent label amstellodamois Knekelhuis. Mais celle-ci contient au moins un tube, un vrai : « Geen Genade », qui totalise sur YouTube plus de vues que n’importe quel autre titre de Dollkraut. Un signe. Vu l’engouement suscité par le projet, De Ambassade se prend au jeu et parle au gentil petit corbeau qui sommeille en nous : une date au Dekmantel cet été, et un album qu’on pourrait bien nous annoncer très prochainement.