Zombie Life

Hamza

 |  2016
9 / 10
par Tariq  |  le 8 juillet 2016

2015 a vu naître le phénomène PNL. Alors que les deux frangins de l'Essonne prouvaient au monde entier que les Français, eux aussi, pouvaient faire sonner l'autotune, un fardadet belge s'emparait du plug-in pour concocter des odes aux femmes et à l'argent. Avec les singles "Minimum", "Respect", "Mula" puis "La Sauce" - tous présents sur la tape H24, Hamza imposait son personnage de lutin proxénète, quelque part entre la créativité mélodique de Young Thug, le kitsch absolu de Swagg Man et le R&B de rue de Matt Houston.

Fort de cette assise, le Bruxellois aurait pu étendre son emprise en recyclant la même formule faite de bangers pour les clubs et de refrains facilement mémorisables. Sur Zombie Life pourtant, plutôt que d'emmener sa musique vers des horizons plus ensoleillés, Hamza s'enfonce dans la nuit la plus noire. Dès l'intro, "Lever Du Soleil" et ses notes de guitares délicates nous propulsent dans une toile en clair-obscur.

Le monde façonné par le gamin de Laeken est un Babylone 2.0, où les morts-vivants roulent sur des motos puissantes, où l'argent a souillé les âmes et où les sublimes créatures qui dansent pour gagner leur vie se changent en démons sous nos yeux ("C'est la fille ou le Diaaable ?" s'interroge-t-il dans l'intro). D'ailleurs, ne sont-ce pas les mugissements de la Bête elle-même que l'on entend sur le morceau-titre "Zombie Life" ? Ainsi, alors que l'ouverture annonce le lever du jour, le disque se referme sur une nouvelle "Nuit de Folie", laissant penser qu'un hiver éternel s'est abattu sur la capitale européenne.

Dans ce climat polaire, Hamza cuisine des chansons aussi envoûtantes que les sirènes de l'Odyssée. Sur cette nouvelle mixtape, il prouve qu'il est un artiste plus complexe qu'il n'y paraît. Si H24 le voyait proposer une transcription quasiment copier-coller des morceaux de Rae Sremmurd, Young Thug ou Future, le H donne ici naissance à sa propre esthétique musicale. Le fond de sauce vient toujours des strip-clubs d'Atlanta, certes, mais le Bibi Boy Swag y injecte des sonorités et des tics de production tout droit sortis des années 90, du new jack et du R&B, jusqu'à la pop ultra-léchée de Janet Jackson ou Britney Spears

Les filtres de l'espace de "Tu Me Donnes Des Idées", le beat en marche-arrêt de "Mercedes" ou les textures étranges de "Slowdown", tout ici ramène à la grande époque des tubes de Teddy Riley, R. Kelly ou Timbaland, à leur précision implacable, à leur recherche de la chanson parfaite... Cette quête d'efficacité, cette tension vers le glamour et les paillettes, rendent la musique d'Hamza complètement expérimentale, tendrement irréelle. 

Chez lui, les paroles n'ont pas la fonction qu'elles occupent habituellement dans le rap français. Les formulations échappées d'un mauvais google translate ("pussy niggas veulent nous essayer" ou "j'suis à propos de pull up en mercedes") servent moins à décrire une réalité qu'à créer un paysage mental familier. En utilisant les codes bien identifiés de la trap, la bande-son de notre époque, Hamza investit le champ de la pop de la même manière que Prince convoquait tous azimuts rock, funk ou soul pour construire son personnage de méga-star planétaire. 

Les ambitions artistiques d'Hamza le mettent à l'écart de tout ce que propose le hip-hop hexagonal. C'est quitte ou double : soit il parvient à rallier massivement le public rap français - public dont il a besoin pour se projeter à l'étage supérieur, soit il n'est pas compris par cet auditoire et ses expérimentations resteront confinées à un petit cercle de mélomanes capables d'aller au-delà de ses lyrics outranciers. Et le plus beau dans tout ça, c'est que le jeune Belge a l'air de s'en foutre royalement, sortant une mixtape payante sans faire de promo ou presque (hormis deux clips délicieusement arty). Bref, il fait bon écouter du rap en 2016.