The Rite Of May

Oklou

Nuxxe  |  2018
7 / 10
par Aurélien  |  le 11 avril 2018

La grande réussite des réseaux sociaux, c'est d'avoir permis l'émergence d'espaces où chacun peut créer à l'écart des dictats. Et parmi ces musiciens d'internet qui ont su utiliser le mieux cette opportunité, c'est la discrète Oklou qu'on affectionne le plus. Pour mieux comprendre, c'est sur scène qu'il faut la voir: imperturbable, cachée derrière un MacBook, elle n'a pas besoin de jeter le moindre regard vers son public pour qu'il capte qu'il se passe quelque chose de fort sur scène. On pourrait d'ailleurs facilement confondre cette attitude avec de la timidité si l'on n'avait pas l'impression que, pendant quarante cinq minutes, Marylou Mayniel ne s'abandonnait pas corps et âme à ses machines. L'expérience est passionnante, mais il faut le reconnaître: sa synth-pop a encore plus de charme quand on la découvre à la source, dans un player Soundcloud.

La musique d'Oklou, c'est l'internet dans toute sa splendeur, le reflet de la vie 2.0 qui se vit par le prisme d'un smartphone. Elle est maladroite et instantanée, parce qu'elle renvoie à toute cette culture de l'éphémère qui caractérise la génération Y. Dans The Rite Of May, elle en fait même un élément central de sa musique: tout au long du disque, on entend des field recordings qui semblent sortir d'une story Snapchat. Partant de là, impossible de remonter à la source du souvenir, dont seul Oklou connait l'origine et la portée. En ce sens, The Rite Of May est un disque mystérieux qui montre que la musique peut se placer à la croisée d'un tweet et d'une story pour en faire une mosaïque indissociable de tous ces modes d'expression virtuels.

L'humain, pourtant, ne disparait pas. En fait, The Rite Of May est l'effort le moins désincarné d'Oklou à ce jour. Loin des esquisses de sa Splash Tape, ce nouvel effort offre un ensemble léché, qui révèle tous ses détails au fil des écoutes. Une réussite à mettre sur le compte d'arrangements discrets mais foutrement élégants: il y a ce saxophone en fin de vie qui se balade sur "Samuel", ou ces quelques cordes pincées qui amènent "Holy Lost Arizona" jusqu'à sa conclusion vangelisienne. Mais surtout il y a cette écriture toute en retenue qu'on ne lui connaissait pas jusqu'alors: Oklou prouve ici qu'elle sait pondre de belles chansons, et même l'autotune ou les synthés bubblegum ne peuvent nous en détourner. Des qualités qui trouvent un point d'orgue sur "Friendless", petit tube de poche qui vient conclure cet effort dans un feu d'artifice emo, avec un refrain qui n'aurait pas fait tache chez Burial ou Clams Casino.

Il serait réducteur de dire que The Rite Of May n'est qu'une victoire de plus pour le R&B à l'ère d'Instagram. Si le disque peut donner l'impression d'être entièrement parcouru d'émotions plastiques, qu'on ne s'y trompe pas: le songwriting chaleureux prend le dessus sur la ribambelle de filtres qui noieraient The Rite Of May dans quelque chose de trop exclusif à la génération Y. En tout cas, Oklou semble avoir réussi à trouver l'équilibre parfait entre l'homme et la machine, et livre un projet passionnant et dramatiquement beau. Seul petit regret: n'avoir qu'une petite vingtaine de minutes à se mettre sous la dent.