Songs For Our Mothers

Fat White Family

Fat Possum  |  2016
7 / 10
par Amaury L  |  le 15 février 2016

Comme beaucoup d'autres terriens, j'ai été initié à la bonne parole de la Fat White Family via le clip atypique de leur single "Touch The Leather" en 2014. Ce morceau m'avait assez impressionné et s'était planté dans ma tronche comme une claque du revers de la main que j'aurais bien méritée, le genre de geste qu'on ne comprend qu'après avoir intégré sa dimension symbolique. Véritable rappel à l'ordre arrivé à un moment où la pop baroque était louée sur tous les fronts (St. Vincent, Metronomy, Perfume Genius, ce genre), "Touch The Leather" était un soliloque crépusculaire qui voyait le chanteur Lias Saoudi réciter ses quelques lignes de texte avec un dégoût non feint tout en aspirant méticuleusement chaque bouffée d'une cigarette, tandis qu'un type défilait en arrière-plan sur un skateboard pour nous faire admirer son scrotum.

La musique articulait à merveille l'idée qu'on peut se faire du minimalisme et de la décadence, deux principes qui ont longtemps sous-tendu l'esthétique du rock'n'roll le plus primitif. J'avais applaudi à l'époque : enfin du viscéral, enfin du brut, du jus et de la malveillance débile ! Pour moi, tous les métalleux pouvaient continuer à s'esquinter les doigts sur leurs manches pour tenter d'améliorer leurs shreds : dans le paysage musical contemporain, seule la Fat White réussissait à approcher la noirceur du puits de l'existence par leurs chœurs hantés, leurs guitares marécageuses et leur pessimisme schopenauerien que seule la prise de drogues dures semblait pouvoir conjurer - ou exacerber, c'est selon. Mais ça, c'était peut-être un cliché. Quelque chose qui était possiblement rehaussé par leur image de squatteurs enguenillés, vénères contre la Terre entière, excepté peut-être Mark E. Smith. Une image qui a été très vite entretenue par le NME, comme l'aurait fait un montreur de foire avec une femme à barbe capable de prédire l'avenir des curieux en rotant les poèmes les plus énigmatiques et les plus sombres d'Edgar Allan Poe.

À la suite de cette découverte, je me suis donc directement jeté sur le premier album de la formation, Champagne Holocauste, sorti un an auparavant sur Fat Possum. Ça a été un moment très ennuyeux, au point que lorsque j'ai appris la sortie imminente de leur second album en ce mois de février 2016, j'ai flairé l'arnaque à 100 lieues, apeuré d'avoir encore affaire à un feu de paille, ou plutôt à des épouvantails qui n'avaient somme toute rien à offrir de plus qu'un peu de subversion dans ce monde Ô combien formaté. Mais à l'heure où les billets de Tomorrowland s'arrachent en moins de 40 minutes, c'est peut-être déjà pas mal, un peu de subversion, si creuse soit-elle.

Leur ultra-négligence est peut-être ce que l'on pourra reprocher à Saoudi et à sa bande de sataniques majestés. Cependant, à l'écoute de Songs For Our Mothers, on constate un léger effort pour soigner les mélodies, pour les rendre faussement attrayantes - l'influence possible de Sean Lennon qui a produit le disque. Mais lorsqu'on gratte un peu à leur surface, on parvient très vite à la moelle de ces chansons exceptionnellement décharnées. Rien n'est fait pour plaire à la masse ici, c'est une évidence. À ce jeu-là, le single "The Whitest Boy On The Beach" et le voluptueux "Satisfied" pourraient être les cadavres exquis de la Famille : boîte à rythme raide comme la discipline alle-man-de, morgue ludique et brinquebalante, tension aliénante amenée par des guitares stridentes et des nappes bruitistes ; voix noyées dans des brumes nauséabondes qui rendent les paroles presque inintelligibles sont autant de moyens choisis par le groupe pour exprimer sa lassitude et, comptant, la torpeur esclavagiste résultant de la prise de psychotropes - chose dont les membres du groupe ne se cachent pas et c'est très bien comme ça car on en a assez de l'hypocrisie des politiques, faudrait pas que les rock stars s'y mettent aussi.

Que nous laisse donc comme héritage cette Famille qui semble sur le point d'imploser à tout moment, rongée par les rancœurs intestines et la frustration de ne pas pouvoir trouver sa place dans un monde finalement étroit, enserré dans un costume trois-pièces propre et bien repassé ? Pas facile à dire, pour le moment. Un manifeste de liberté sans doute, désespéré mais digne. Une leçon d'humilité vindicative, un moyen de nous rappeler que nous ne sommes que des putain d'insectes. Un cri étouffé émanant d'une frange de l'humanité qui fait la moue devant les vices des autres mais n'a pas la force de les diriger vers la lumière. La Fat White Family, c'est du nihilisme qui n'a plus grand chose à voir avec la fameuse "volonté de puissance" de Nietzsche : c'est un aveu de faiblesse face aux démonstrations de force les plus vaines.

Le goût des autres :