Scylla & Charybdis

Christoph De Babalon

Cross Fade Entertainment  |  2008
9 / 10
par Simon  |  le 1 décembre 2008

Qu’on se le dise une bonne fois pour toutes, Christoph De Babalon est un des élèves les plus aboutis et novateurs que connaisse la génération post-Aphex Twin en matière d’electronica déviante. Acclamé depuis l’immortel If You’re Into It, I’m Out Of It sorti sur le label de Alec Empire (Digital Hardcore Recordings) en 1996, Christoph De Babalon ne cesse de faire des émules. Qu’il s’agisse de passer sur les ondes de l’émission radio du légendaire John Peel ou encore d’accompagner Radiohead lors de leur tournée en 2001, Christoph De Babalon est partout et nulle part, mais toujours dans les bons coups pour faire parler sa patte inimitable.

Scylla & Charybdis se présente comme un diptyque mythologique censé narrer la légende grecque de nos deux héroïnes, deux nymphes transformées pour l’éternité en monstres marins cruels et repoussants, rôdant le long des côtes pour venger sans relâche cette injustice au commun des mortels. Deux titres donc. Deux manières d’approcher la laideur terrifiante de ces deux sylphides déchues.

Scylla se présente comme le plus direct des deux monstres, tapie sous le rocher lui servant d’antre funèbre, frappant au moment voulu avec une violence inouïe qui témoigne de son aveuglement face au carnage. Quoi de plus normal donc de laisser carte blanche au chant guttural d’Alexandra du crew grindcore Von Bolz’n pour illustrer la fureur qui habite désespérément Scylla. Faisant éclater une lente mise en abyme ambient à l’aide de basses proto-hardcore étouffées, Christoph envoie une première salve de voix animales en soubassement, bien cachée entre les rochers coupants qui s’entrelacent au cœur de cette tanière hostile. Puis tout s’emballe, tout se chevauche avec sagesse. L’instant approche et la froideur de l’eau ne cesse s’intensifier à mesure que la plongée se fait profonde. La dilatation du son se couple alors avec l’orchestre de voix cristallines, dernier témoin d’un passé qui n’est plus, pour mieux gicler avec une précision et une patience instinctive. Rien n’aurait pu résister à Scylla, sachant mieux que personne balayer ces embarcations comme le vent détruirait un château de cartes.

Charybdis, quant à elle, est d’apparence plus menue mais compense son aspect chétif (tout est relatif) par une rapidité fulgurante et une précision dans le geste à couper le souffle. Une intelligence supérieure, dont les tourments sont logiquement interprétés par la voix ambigüe de Hanayo (auteur de la version japonaise de « Joe Le Taxi », ayant collaboré avec Merzbow, Black Dog). Charybdis joue avec sa proie en la propulsant d’un bout à l’autre de la jetée, passant d’une lenteur ambient à des roulements à billes dévastateurs, breaks déformés comme les formes de son visage hideux. Des ambiances presque érotiques, romantiques, qui n’ont pour but ultime que d’emporter le désir corporel de ces quelques marins perdus d’avance. Scylla le sait, les marins pas encore. Ca l’excite et fait monter son désir de sang. Ne te tracasse pas Charybdis, ton heure est bientôt proche.

Comme le dit enfin la légende, Scylla & Charybdis étaient volontairement à égale distance l’une de l’autre et posaient aux marins un dilemme des plus insoutenables : éviter Scylla revenait à se jeter dans la gueule de Charybdis, et vice versa. C’est exactement de cela qu'il est question car il est impossible d’éviter ces deux abominations : être déchiqueté sans concessions ou être démembré avec un raffinement sadique, voilà bien le seul choix qui vous est ici laissé. On comprend mieux maintenant pourquoi Thom Yorke disait de If You’re Into It, I’m Out Of It qu’il était le disque le plus menaçant de sa discographie. Car tout ici est finement nuancé ; la violence n’est que menace car tout y est suggéré de manière vicieuse et détournée.

Scylla & Charybdis est finalement un disque tourné vers l’intérieur, une coupe longitudinale de ces deux esprits malades et emplis de regrets autant que de désir de vengeance. Un balancement permanent entre ce qu’il reste de pur et la sauvagerie chaque jour plus grande qui ronge ces corps décharnés. Une comptine moderne à la narration exceptionnelle, qui consacre une bonne fois pour toutes le talent unique qui habite Christoph De Babalon. Un must-have dans toute discographie qui se respecte.