Profession Chanteur

Benjamin Schoos

Freaksville Records  |  2017
8 / 10
par Yann  |  le 30 mars 2017

Depuis 2012, Benjamin Schoos nous emmène dans une nouvelle mue de sa carrière, cette fois-ci dans le style finalement particulier de la chanson. Il s'est construit, en trois albums de textes simples soutenus par des orchestrations impeccables, une place quelque part entre Alain Chamfort (pour l'émotion sans filtre) et Bertrand Burgalat (pour le flegme au premier degré). Profession Chanteur vient conclure cette trilogie avec un best-of très recommandable pour saisir l'essentiel du travail accompli ces 5 dernières années.

On doit bien admettre qu'écouter de la musique francophone à l'heure actuelle est une expérience périlleuse. Non pas que la qualité ne soit pas au rendez-vous (en particulier en hip-hop), mais plutôt parce que cela demande à chaque fois un travail de lecture, une prise de distance énorme par rapport aux textes qui visent au travers de la provocation à secouer une culture francophone endormie sur ses vieux lauriers. C'est respectable, mais usant sur la longueur pour les auditeurs. Quel bonheur, dès lors, lorsqu'un vrai bon album de chanson, bien écrit, gentil, parfois joyeux et parfois triste, parvient jusqu'à nos oreilles. Benjamin Schoos en a sorti 3 depuis 2012 : China Man vs Chinagirl en 2012, Beau Futur en 2015 et Night Music, Love Songs en 2016.

Une belle productivité pour le Belge qui a sorti 7 albums sous le sous le nom Miam Monster Miam, plus quelques autres avec Phantom et les Loved Drones, à côté d'un gros travail de composition/production/arrangements. Pour y parvenir, il s'entoure de personnes qui ont la chanson dans le sang. Ainsi, à l'écriture, on retrouve pour une bonne part l'éternel Jacques Duvall (qui sort par ailleurs des disques produits par Schoos sur son label Freaksville Records). Et dans les featuring, en vrac, on entendra du Chamfort (pour lequel Duvall a beaucoup écrit), du Laetitia Sadier (Stereolab) ou encore April March (à côté de collaborations plus ponctuelles comme La Féline, Marie France ou Michel Moers de Telex). En fait, plus on se plonge dans les intervenants de ces disques, plus il ressort cette impression de musique faite "en famille", structurée autour de l'arc imaginaire Vannier/Moulin/Duvall, qui ont grandement contribué à définir la chanson française de la "grande époque". Et comme sur l'ensemble de la discographie de Freaksville Records, le tout respire une sincérité, peut-être même une forme d'intégrité, bien loin d'ambitions commerciales.

Évidemment, tout ne se vaut pas sur ces 3 disques. C'est pour cela que Profession Chanteur est une porte d'entrée idéale vers ceux-ci, d'autant plus qu'il forme un ensemble stylistique très fort évitant l'écueil d'une compilation décousue ou à la tracklist décevante. Difficile du coup de ressortir un titre plutôt qu'un autre, tant la qualité est au rendez-vous sur l'ensemble - c'est un peu le principe du best-of, hein. On peut quand même citer "Profession Catcheur" qu'on imagine bien chantée par Gainsbourg; "La Chinoise" sur lequel on retrouve des champs lexicaux souvent exploités par Chamfort; "Visiter la lune" avec une composition et des arrangements redoutablement efficaces pour soutenir un des plus beaux textes de la trilogie; "I Love You", encore un texte sublime soutenu par des arrangements dépouillés et chanté en bonne partie avec une voix de tête qui renforce la sensibilité/sensualité du morceau; et enfin "Le cascadeur", peut-être le plus beau morceau de l'ensemble, avec un texte qui puise sa force dans le rapport entre sa simplicité lexicale, l'évidence des métaphores et la simplicité de l'histoire qui y est racontée, alors que les arrangements piano/cordes/guitares/claviers/batterie donnent à l'ensemble le gras nécessaire pour que la mayonnaise prenne.

Bref, ne passez pas à côté de l'occasion de découvrir le travail de Benjamin Schoos : Profession Chanteur fait honneur à la discographie dont cette compilation est tirée. Mais si vous êtes allergique aux best-of, alors vous n'aurez d'autres choix que de vous plonger dans la trilogie, peut-être en commençant par Beau Futur, le meilleur des trois.