Experiencing the Deposit of Faith

Yves Tumor

Autoproduit  |  2017
8 / 10
par Émile  |  le 16 octobre 2017

Yves Tumor aime teinter sa carrière de mystère, et cet album sorti sur Soundcloud, en téléchargement libre, en est une nouvelle preuve. Pas de label pour le porter et comme repère une simple pochette, représentant un rituel dont on aurait perdu le sens mais pas la splendeur. On se retrouve seul face à un titre d'album, Experiencing the deposit of faith, littéralement "Expérimenter le sédiment de la foi". Avec ce projet, on le devine avec prudence, Yves Tumor ambitionne de produire la bande-son de ce qu'il y a d'incompréhensible dans l'humanité et dans ses activités cultuelles. Très clairement, la musique de cet artiste basé à Turin porte en elle l'amour de ce qui se cache et qu'on dévoile sans jamais en saisir clairement les limites. Mais lorsqu'on parvient à le découvrir, c'est d'une qualité insoupçonnable.

Ce nouvel album commence et se termine comme un morceau de musique bruitiste : sans que l’on en prenne vraiment conscience, dans une évaporation qui redonne du sens au bruit du monde. Rien n’est pourtant fait pour nous impressionner dans ces douze titres : pas de pièce maîtresse de quinze minutes comme la musique expérimentale en a l’habitude, pas d’envolées épiques au synthétiseur, pas non plus de ruptures inattendues dans la construction. On est plutôt dans une suite, un déroulement exposant plusieurs essais qui se ressemblent par leur finesse et leur humilité, couvrant un champ musical très vaste. On aurait parfois envie d'annoter l'album de l'étiquette "ambient", mais il ne faut s'attendre ni au choc d'un Merzbow ni à la pureté d'un Fennesz. Yves Tumor impose une marque de fabrique très particulière, toujours en évolution mais fidèle à ce qu'il a déjà pu montrer dans ses albums précédents.

En effet, tout ce qui émergeait depuis quelques années dans ses sonorités est exploré ici, et Experiencing the Deposit of Faith est un mélange de soul, de punk, de hip-hop, de musique électronique et (surtout) d'expérimentation. Si l'album n'est peut-être pas au-dessus de son précédent Serpent Music, la prise de risque est plus importante, les variations plus fortes, les décalages entre les morceaux moins compréhensibles. L'album s'écoute comme on se glisse dans de la soie, mais il devient si rêche lorsqu'il faut tenter de l'appréhender par les mots. 

D'une manière générale, l'essence de cet album tient dans son éclatement et son incohérence heureuse. Le morceau qui clôt l’album, "Love is the Law", en est la plus éclatante preuve : la dynamique de Experiencing the Deposit of Faith est celle du minimalisme, avec des morceaux brefs, répétitifs et en apparence relativement simples mais contenant un nombre impressionnant de trouvailles - et de ce point de vue, on comprend mieux les nombreux parallèles qui sont faits avec l'insondable Dean Blunt.

À l'arrivée, on se dit qu'il faut vraiment saluer la capacité d'Yves Tumor à se renouveler tout en conservant son originalité et sa qualité sur deux albums ayant à peine un an d’écart. On ne ne sait trop si l’album nous incite à prier ou à détruire ce qu'il y a de religieux chez l'homme, mais le seul fait qu'il déclenche le questionnement en fait déjà une œuvre digne de notre intérêt. Bref, espérons que cela dure, parce qu'ils sont rares les artistes qui nous livrent tous les ans des disques de ce calibre, qui plus est sans chercher à en faire commerce.