EVERYTHING IS LOVE

The Carters (Beyoncé & JAY-Z)

Roc Nation / Parkwood  |  2018
4 / 10
par Ruben  |  le 20 juin 2018

Tout est amour. La limousine s’arrête devant le tapis rouge et elle descend en premier, enveloppée dans une splendide robe haute-couture. Lui suit derrière, un peu en retrait, la Richard Mille au poignet, le regard absent. Avant de monter les marches, elle lui prend la main et ils se tournent vers les paparazzis pour absorber les centaines de flashs. Le ballet est maîtrisé à la perfection, le rituel transpire la lassitude. Tout est amour. Au fil de la soirée, la tension devient palpable. Elle se plaint de sa robe, trop serrée. Il hausse les épaules et reprend un verre de Cîroc. Un énième gala, une soirée mondaine de plus au compteur. Tout est amour. De retour dans les collines de Hollywood, après un court trajet en hélico privé qui parait interminable, elle le confronte. « Dis que tu m’aimes ». Aucune réaction. La première claque part. « DIS QUE TU M’AIMES ! ». Il prend une grande inspiration et ferme les yeux un court instant, comme pour effacer ce souvenir d’adultère qui le hante jour et nuit. « B, notre relation est toxique, faisons un disque pour tourner la page, on l’intitulera…Tout est amour ».

Voilà comment j’imagine la naissance de l'album conjoint JAY-Z x Beyoncé, dernier épisode de la trilogie Lemonade 4:44. Nouveau disque et nouvelle opportunité de faire le bilan de leur mariage - une pratique digne des plus mauvaises sitcoms, tellement amplifiée sur Everything Is Love que ça en devient la colonne vertébrale du disque. Après les aveux de Jay sur l’éponyme « 4:44 », comment allait réagir sa Queen B de moitié ? Le suspense est total, la question fondamentalement inintéressante. Faisons tout de même l’effort de faire semblant de nous intéresser à ce nouveau disque égocentrique au possible, une approche désormais évidente et tristement incontournable pour le couple le plus glamour de la planète.

Sa position de reine-mère étant fragilisée par les écarts de son mari, Beyoncé a visiblement plus besoin que jamais d’affirmer sa dominance. Malheureusement, sa vulnérabilité s’exprime dans un tourbillon d’agressivité et d’arrogance maladroitement exécutées ; son timbre est plus sombre qu’à l’accoutumée et les éclaircies dans sa voix moins fréquentes. Inconstante, sa frustration nuit à sa prestation plutôt que de l’embellir. Quant à JAY-Z, il peine à exister dans l’ombre de sa chère et tendre et dégage une force de caractère digne d’une serpillière - aucun punch dans ses couplets, aucune émotion dans son flow; on a surtout l’impression que le mec n’a pas du tout envie d’être là.

Globalement, EVERYTHING IS LOVE empile les pistes fades et superficielles: « 713 » renvoie à leurs escapades romantiques à Cancún, Saint-Trop' ou Rome (mais est-ce que ça nous intéresse vraiment ?) et, sur « FRIENDS », Queen B prend le temps de nous expliquer que « My friends, real friends, better than your friends ». Quant au single « APESHIT », bien qu'efficace, il peine à surprendre par sa construction monotone autour des ad-libs de Offset qui rappellent un peu trop la méthode employée par Childish Gambino sur « This Is America ». Fort heureusement, Beyoncé trouve le bon feeling sur l’impeccable « LOVEHAPPY » devant lequel on ne peut que s’incliner et qui parvient à sauver le disque de la noyade dans le temps additionnel – quant à Jay-Z il a juste le droit de barboter en arrière-plan, comme c’est le cas sur toutes leurs collaborations depuis « Drunk In Love ».

Sur cet album commun représentant l’unification divine de deux des plus grandes stars planétaires, l’imperméabilité de leur mariage, leur survie financière dans une industrie impitoyable et leur imperturbable ascension sociale sont, une fois de plus, les sujets centraux - un argumentaire devenu lassant. Seuls au sommet, seuls au Louvre, le constat est sans appel: EVERYTHING IS LOVE démontre surtout à quel point le couple a perdu le contact avec ses fanbases respectives puisque ni celle de Queen B, ni celle de Jigga ne se retrouveront dans ce disque qu’on adorera détester, mais qu’on préfèrera surtout vite oublier.

Le goût des autres :