Erotikon

The Beautiful Schizophonic

Crónica  |  2009
8 / 10
par Simon  |  le 24 novembre 2009

L’hiver approche : à peine le temps de sortir du boulot qu’il est déjà l’heure de rentrer, le soleil a depuis longtemps décliné, les oreilles piquent et le sol vous prend pour un pingouin isolé. Vous donneriez votre âme pour un peu de chaleur. Une fois à la maison, vos membres se désengourdissent à mesure que le repas chauffe : il est temps pour nous de vous introduire la nouvelle pépite en provenance du label Crónica, écurie portugaise dont les sorties (gratuites ou non) sont bien souvent essentielles. C’est que dès les premières secondes d’Erotikon, la musique de The Beautiful Schizophonic fait mouche, plongeant l’auditeur dans un bain ambient sans aucune anicroche, portant sa pureté à des kilomètres à la ronde.

Tout d’abord le titre de ce nouvel album du Portugais a de quoi étonner. Erotikon ou l’histoire d’une déclaration unilatérale d’amour, de sentiments révélés et de romantisme universel. D’ailleurs cette thématique tient de l’obsession à en voir l’univers textuel qui entoure cette nouvelle sortie. Et finalement ce n’est pas un mal, car on tombe rapidement en état d’extase devant ces onze pistes délicates. The Beautiful Schizophonic n’empruntera aucun raccourci pour vous conter fleurette, il s’appliquera avec langueur à faire chavirer ses nappes ambient dans de longues pistes brumeuses. Car le temps est ici une notion extensible à l’infini, et quand les quatorze minutes respectives de « Aliénor D’Aquitaine » et de « Pollen » passent sans ennui comme un réveil dominical, on sait que la matière est infiniment digne de respect.

Erotikon est comme un grand coup dans la gueule, du moins comme la sensation de flottement qui suit une grosse mandale dans la face : les yeux dans le vide, les sens en purée et l’incontrôlable envie de ne plus rien contrôler. Le corps flotte alors à l’horizontale et chaque détail prend du temps à accéder au cerveau, tout fonctionne finalement au ralenti dans un nouveau microcosme, serein et tranquille. Mais comme la violence de la scène première serait un anathème aux volontés de l’auteur, l’élément déclencheur sera ici remplacé par un baiser, une rencontre ou une caresse. Et c’est dans ces circonstances-là que le disque prend tout son sens : navigations interminables dans les yeux de votre chèr(e) et tendre, contacts rapprochés au cœur des embruns sonores (« Furla », « Aliénor D’Aquitaine » ou « Blumarine »), escapade bucolique devant quatre rossignols qui pleurent l’été disparu (« Musgo »), discussions interminables avec une copine disparue (« Fornarina »), chirurgie subaquatique d’un piano solitaire (« Alba »). Erotikon est le satin, doux équilibre entre le froid et le chaud, rééquilibrant la température à mesure des fluctuations et des émotions. Bref on s’y perd, on s’y retrouve et on adore. Car The Beautiful Schizophonic étend les sentiments sans jamais les déformer, fait du long et beau à partir du brut pour ramener l’espace au niveau des nuages et les nuages au niveau des oreilles.

Rares sont les disques qui offrent une telle porte ouverte vers d’autres cieux sans jamais lasser, rares sont ceux qui proposent avec autant d’élégance sans jamais nous froisser : on avance là où tout est sensible, sans peur de ce qui arrive devant nous. Plus besoin d’yeux ni de tripes, l’amour grandit ici au cœur des oreilles et défie les lois de la mathématique musicale comme un furieux essai sur l’érotisme auditif. Finalement, il suffisait d’ouvrir le disque afin d’y lire cette question : Would You Fall In Love With A Sound ?  Sans aucune forme de doute, oui.